L’image est sauvage qui surgit sans qu’on s’y attende : tel un éclair dans la nuit. Recherchant dans le noir de la scène cette « solivagance » des images, Pascal Quignard matérialise l’imprévisibilité. L’image sauvage, c’est le temps en personne.
Ainsi surgissent de la nuit dans le halo de lumière, des apparitions et disparitions incalculables, impénétrables, irréparables, ininterprétables d’oiseaux sauvages : une chouette effraie et une corneille pour La Rive dans le noir, une buse de Harlaï pour Vie et mort de Nithard, une performance de ténèbres [21].
Ainsi, aussi bien, la danse butô sur Medea est-elle surgissement des stases incandescentes du corps de Carlotta Ikeda, que ses habits de feu dénudent, illumination après illumination, comme autant d’images sortant des pages noires de la nuit sexuelle [22]. Carlotta hypostasiée multiplement en un cri arrêté dans la gorge : seules passent les sonorités d’eau, galets, vents dans la musique d’Alain Mahé. La bouche-cri [23] est gueule, tous les membres à vif de l’animal l’humain gueulent leur aphonie. L’image exorbitante devient vision, où l’expression l’emporte, forcenée, sur la signification. Opère, dans le mouvement présent de la danse, une sorte de photosémie qui fait ciller l’œil : éblouissement et noir. Telle est l’image stroboscopique de l’émotion à son acmé.
Le théâtre de Pascal Quignard, c’est la naissance d’un lieu matriciel où méditer l’événement de vie-mort et où toute forme est porte-empreintes. C’est khôra générant des naissants des mourants des revenants. L’image fait contact entre ici et là-bas, le monde du dehors et le monde du dedans, c’est une image-peau. C’est l’image-nue. C’est la scène de la théâtralité des images qui relèvent du rêve.
Lorsque Marie Vialle crée en 2005, au Théâtre de la Bastille, Le Nom sur le bout de la langue écrit par Quignard qui l’appelle « Sonate de contes », la comédienne, d’abord nue, fait corps avec le violoncelle dont elle s’accompagne ; puis tombent du ciel des cintres, sur les voix de la jeune femme et de son instrument, les vêtements qui l’habitent soudain plus qu’ils ne l’habillent. Car, loin de quelque réalisme, chaque instant présente un instantané : le théâtre devient une succession de visions détachées - telles les images d’une lanterne magique.
L’image, c’est le triomphe du temps. Pour la mise en scène de cette autre « Sonatede contes », Triomphe du temps, écrite pour Marie Vialle, Pascal Quignard élabore une suite de rêves, d’images, de peintures, de scènes-tableaux offrant des liaisons et déliaisons infiniment variables. Ainsi que les choses passagères listées en images lettrées, pérennes, sur les tablettes de buis d’Apronenia Avitia, ainsi la moindre chose, placée dans l’éclairage du plateau où elle se tient sans autre cause que son être-là, se change en elle-même sa propre image : présent d’éternité d’une cape rouge, d’un masque d’oiseau, de queues animales à la fourrure soyeuse, du piano noir à l’aile noire qui réfléchit la lumière des projecteurs, piano sur lequel Pascal Quignard accompagne le lied de Schubert fredonné jadis par sa grand-mère.
On peut le dire avec René Char qui suggère de « retirer des choses l’illusion qu’elles produisent pour se préserver de nous » [24]. Car le théâtre de Pascal Quignard n’est pas illusionnisme, tout le contraire : faire arriver l’image obscurément d’un théâtre des choses, c’est débarrasser celles-ci de nos représentations anthropomorphiques et psychologisantes, c’est les rendre à l’antériorité non-linguistique de leur image, leur redonner l’invisibilité que recèle et cèle leur visibilité. C’est rapporter toute image à ce qu’elle a d’inassignable, qui échappe à notre prise ; c’est lui donner sa secrète et absolue actualité. C’est la scène des « Ombres errantes » : car « la scène où toute scène prend origine dans l’invisible sans langage est une actualité sans cesse active » [25].
C’est le réel. Le réel qui « n’est jamais une image de la réalité. Le réel est l’énigme » [26].
Le conte offre à cet égard l’espace le plus hospitalier au rêve, à « La Rêvée du rêve », au fantastique, à l’abscons. Sa liberté de fictionner échappe à l’autocensure et va jusqu’à puiser à une « généalogie mensongère » (Critique du jugement) : « le théâtre et le conte, dit Quignard, c’est un espace où l’on peut absolument convoquer soit des morts, soit des abîmes » ; « le conte, c’est moitié animal moitié humain, quelque chose d’un seul bloc » (Entretien Quignard Vialle [27]).
Mettant en scène avec Pascal Quignard les contes de Princesse Vieille Reine, Marie Vialle présente le théâtre à son comble : le théâtre montrant l’image du théâtre. Le texte ne sort pas tant de la bouche de la comédienne que de l’exubérant volume des drapés somptueux d’étoffes chatoyantes aux couleurs des Mille et Une nuits, drapés-chrysalide dont elle s’entoure, où elle s’engloutit, dont elle émerge et se départit : une Dame Gigogne, icône accoucheuse du théâtre, tirant de ses jupons et poches d’innombrables figurines, poupées, personnages, bref imageant ce que les humains, au fond, ne cessent d’imaginer : le théâtre de leur origine.
Ténèbre d’une cave où danse l’ankoku butô, ténèbre d’une grotte paléolithique, d’un gouffre de transes chamaniques, ténèbre de la gravure à la manière noire (Ars nigra), de la Goule aux images des frères Lumière (Les Solidarités mystérieuses), de la chambre noire photographique, ténèbre du livre noir de La Nuit sexuelle : derrière toutes ces scènes gigognes, il y a l’invisible scène de la vie dans la grotte utérine. « Toute ombre qui enveloppe notre corps est celle de la scène qui ne passe jamais à la vision puisqu’il s’agit de la scène qui est à notre source » [28].
C’est dans cette Urszene de la vie antérieure, cette image-nid du Premier Royaume qui est désir d’image à jamais, que Pascal Quignard pénètre lorsqu’il « entre dans le noir ». Façon d’aller jusqu’au bout de soi, au profond du mystère de la création. Le noir de la scène, c’est sa mise à nu : « Moi, je dirais, tout habillé de noir : “Arrivant dans le noir j’entre dans mon symptôme” » [29]. Disant cela, Quignard rentre dans l’image de l’infans qu’il fut, il performe la scène ténébreuse d’enfance : « il s’agissait de prolonger quelque chose de la nuit dans la nuit. Venger ma petite enfance où je n’acceptais de manger que dans une pièce obscure dans le port détruit du Havre. Sauter par-dessus huit ans de psychanalyse. Plonger dans mon symptôme » [30].
[21] La création a eu lieu à l’Abbaye de Saint-Riquier, en Baie de Somme, le 7 novembre 2015.
[22] On se souvient que Pascal Quignard a voulu, pour l’édition originale de La Nuit sexuelle, une impression en caractères blancs sur fond noir, accompagnée de somptueuses reproductions couleur de tableaux érotiques (Flammarion, 2007).
[23] Le cri est animal par définition pour Pascal Quignard qui fait appel à l’étymologie du mot « cri » : quirritare qualifiant « le son si agressif du sanglier qui charge », « Verba sonandi », Morphogenèse. L’origine ne cesse pas. Op. cit., p. 251. Voir également l’entrée « Carlotta Ikeda » rédigée par Stefano Genetti dans le Dictionnaire sauvage P. Quignard, Op. cit.
[24] R. Char, Le Poème pulvérisé, Fureur et mystère, Suzerain, Paris, NRF/Gallimard, « Poésie/Gallimard », 1948, pp. 192-193.
[25] P. Quignard, Les Ombres errantes, Op. cit., p. 15.
[26] Ibid., p. 74.
[27] Propos recueillis par Mélanie Jouen au Centquatre, Paris, le 4 mai 2016. L'expression, déjà employée par Pascal Quignard lors de la création de Triomphe du temps, est ici explicitée (en ligne. Consultée le 10 juin 2026).
[28] Ibid., p. 16.
[29] P. Quignard, « La Rive dans le noir », art. cit., p. 548.
[30] P. Quignard, « Performance de ténèbres », entretien du 2 décembre 2015 de Mireille Calle-Gruber et Pascal Quignard, Dictionnaire sauvage Pascal Quignard, Op. cit., p. 481.