Résumé
Au fond de toutes les métaphores dans les livres de Pascal Quignard, au fond de ses dessins surgis avec les rêves, au fond de toutes ses images, vit l’image-souche d’un théâtron d’images.
Je fais l’hypothèse que c’est à l’épreuve de ce théâtron d’images que Pascal Quignard se risque, lorsqu’il met en scène et lorsqu’il est en scène. Que, spectral dans l’œil du théâtre où il s’avance, apparaissant-et-disparaissant, quelqu’un-et-personne, il laisse qu’affleurent les spectres de « l’origine qui ne cesse pas ». Espace médiumnique, le plateau de théâtre fait le passage vers le tout-outre.
A tâtons, je me risque à mon tour à suivre, dans la traversée de ses expériments scéniques, la mystérieuse et extraordinaire « sédimentation de la création » de Pascal Quignard - lorsque la main, le corps tout entier sortent et se meuvent hors langage. Dans la mouvante lumière. Dans un geste d’abandon sublimé.
On évoquera notamment Medea et la danse butô avec Carlotta Ikeda, et avec Marie Vialle Princesse Vieille Reine et La Rive dans le noir.
Abstract
At the heart of all the metaphors in Pascal Quignard’s books, at the heart of the drawings that emerge from his dreams, and at the heart of all his imagery, lives the root-image of a theatron of images.
I hypothesize that it is by confronting this theatron of images that Pascal Quignard takes a risk—both when he stages a work and when he himself appears on stage. Spectral within the eye of the theater he enters—appearing and disappearing, someone and no one—he allows the specters of an "origin that never ceases" to rise to the surface. A mediumistic space, the stage acts as a passageway toward the "wholly other."
Groping my way forward, I too venture to trace—through his various stage experiments—Pascal Quignard’s mysterious and extraordinary "sedimentation of creation": that moment when the hand and the entire body emerge and move beyond language. Within the shifting light. In a gesture of sublimated surrender.
Notable examples include Medea and the Butoh dance collaboration with Carlotta Ikeda, as well as the works created with Marie Vialle: Princesse Vieille Reine and La Rive dans le noir.
« Nous avons besoin très vite, à peine nés, venant du fond
d’absence, de quelque chose qui nous regarde. Nous appelons
cette chose qui surgit dans le noir, dans l’abandon, dans le
vide, dans la faim, dans la nuit, dans la solitude, une image »
Pascal Quignard, La Nuit sexuelle [1]
« Ils se tiennent devant de l’indéterminé. Dans la lumière
parfois, et souvent avec, derrière eux, une insondable
obscurité »
« Que ce soit le chant d’une lampe ou bien la voix de la
tempête, que ce soit le souffle du soir ou le gémissement de
la mer, qui t’environne - toujours veille derrière toi une
ample mélodie, tissée de mille voix »
Rainer Maria Rilke
, Notes sur la mélodie des choses [
2]
« Sous la littérature, sous la langue, sous la peinture, sous toutes les créations : la maison souche » [3], constate Pascal Quignard découvrant, dans la demeure de Claude Simon à Salses, les collages sur paravents du prix Nobel de littérature. Notant avec une rare sensibilité, non seulement que se trouvent « sous chaque œuvre linguistique, les images qui y rêvent » [4], mais que sous la maison-même il y a plus qu’une « maison » : enfoui, hors du temps, un labyrinthe, une « grotte », l’insu qui veille obscurément au fond de chacun de nous et de toute œuvre – et qui nous architecture.
Ainsi vit, au fond de toutes les descriptions et métaphores dans les livres de Pascal Quignard, au fond de ses dessins surgis avec l’écriture ou les rêves, au fond de toutes ses images, l’image-souche d’un théâtron d’images en suites fuguées et cascades de métamorphoses. Comme une « poche exubérante où la morphose lance ses formes » [5].
Ou, peut-être, comme l’indéchiffrable « bouche du cœur » (Herzmund) [6] de Paul Celan, qui fait crypte par « LES NOMBRES, liés / à la fatalité des images / et à sa contra-/fatalité », « nombres tissés dans l’innombrable » [7] battement du vif.
Je fais l’hypothèse que c’est à l’épreuve de ce théâtron d’images que Pascal Quignard se risque, lorsqu’il met en scène et lorsqu’il est en scène. Que, spectral dans l’œil du théâtre où il s’avance, apparaissant-et-disparaissant, quelqu’un-et-personne, il laisse affleurer les spectres de « l’origine qui ne cesse pas ». Espace médiumnique, le plateau de théâtre fait le passage vers le tout-outre...
A tâtons, je me risque à mon tour à suivre, dans la traversée de ses expériments scéniques, la mystérieuse et extraordinaire « sédimentation de la création » [8] de Pascal Quignard – lorsque la main, le corps tout entier sortent et se meuvent hors langage. Dans la mouvante lumière. Dans un geste d’abandon [9] sublimé.
Proscenium : entrer dans le noir
C’est la nuit qui a décidé.
« Entrer dans le noir… le noir le plus intégral… prolonger quelque chose de la nuit dans la nuit… chercher des ombres de ma vie dans le noir… » [10].
Dans les entrées du Dictionnaire sauvage consacré à ses œuvres, notamment « Performances de ténèbres » et « La Rive dans le noir » où il évoque la gestation de ses images, leur choix leur hantise, Pascal Quignard présente ainsi, avec ses propres mots, le récit de son entrée sur la scène du théâtre. Depuis le milieu de la nuit du 24 septembre 2014 où advient la mort de Carlotta Ikeda, jusqu’au début de la nuit du 28 novembre 2014 où arrive le nom de « Performances de ténèbres », entre ces deux nuits survient la « mutation », spectaculaire et spéculaire : mute l’écriture en une grotte aux images ; mute l’écrivain en chamane porte-visions.
« Le noir m’a manqué » : impossible d’arrêter après l’adieu à Carlotta. Là où finit l’ankoku butô, « la danse obscure » [11] qu’il a accompagnée sur tant de scènes – seule danse possible après l’explosion de Little Boy et face à l’occupation américaine au Japon, « nudité chancelante, jambes arquées, couverte de cendres, dans les ténèbres d’une cave » [12] –, là où finit la danse de Carlotta, Pascal Quignard commence.
[1] Paris, Flammarion, 2007, p. 74.
[2] Trad. B. Pautrat, Paris, Allia, 2008, p. 11 et p. 25.
[3] P. Quignard, « Informes rêveries », dans Morphogenèse. L’origine ne cesse pas, M. Calle-Gruber et P. Quignard (dir.), Paris, Hermann, 2023, p. 12.
[4] Ibid.
[5] Ibid., p. 13.
[6] P. Celan, In Eins / Tout en Un, La rose de personne, trad. M. Broda, Paris, Le Nouveau commerce, 1979, p. 112-113. « Treize février. Dans la bouche du cœur/ s’éveille un schibboleth. Avec toi, / Peuple/ de Paris. No pasaran ».
[7] Ibid., pp. 132-133.
[8] Ibid., p. 12.
[9] P. Quignard, Sur le geste de l’abandon, Mireille Calle-Gruber (dir.), Paris, Hermann, 2020.
[10] P. Quignard, « Performances de ténèbres », entretien du 2 décembre 2015 de Mireille Calle-Gruber et Pascal Quignard, Dictionnaire sauvage de Pascal Quignard, M. Calle-Gruber et A. Frantz (dir.), avec la collaboration d’O. Henry, Paris, Hermann, 2017, p. 481.
[11] P. Quignard, L’Origine de la danse, Paris, Galilée, 2013, p. 33.
[12] P. Quignard, « Performances de ténèbres », art. cit., p. 480.