« La séparation, c’est le commencement ». S’efforçant de traduire le séparé en termes de « césure », cette sorte de lien du suspens, Lacoue-Labarthe prend soin de noter que « la fin qui gouverne l’acte de séparer est entièrement positive ; « séparer », anciennement « sevrer », signifie seulement préparer à l’écart, ou mettre à l’écart en vue de préparer » [38]. C’est ce qu’indiquent le préfixe verbal latin « se », marqueur de l’écart (et non d’un « mettre à part »), et le verbe « parare » qui signifie parer, préparer, apprêter. Il y a une « logique de la séparation ».
En matière scénique, la séparation est puissance spéculative. Choisissant l’écart, Pascal Quignard invite à l’exorbitante visibilité de l’invisibilité : l’image exorbitée. Celle qu’on ne voit pas seulement avec les yeux mais avec tous les sens, lesquels sont des capteurs de l’instant mais aussi les porte-empreintes de sensations oubliées.
Les Ombres errantes, déjà, avant que Pascal Quignard ne crée des « Performances de ténèbres », pré-voyait les risques de l’image :
S’il se trouvait qu’un écrivain plût en se montrant, c’est son corps
qu’on rechercherait et non sa voix perdue, sa voix égarée et presque
silencieuse sur la page.
Tout être qui se montre tourne le dos au royaume qui n’est
pas visible [39].
Spéculant dans le noir [40], Pascal Quignard nous donne le « royaume qui n’est pas visible » : l’image de l’être-séparé lecteur qui nous tient à la fois dans l’angle étroit du livre et sur l’ouvert, comme on dirait sur l’abîme, du monde. Nous rendant à l’extatique recueillement de la vie des choses du monde derrière le monde de nos savoirs inculqués.
Il y a quelqu’un plutôt que personne : ou l’image de l’être-rive
Le plus exorbitant, le plus intriguant tient au tremblement d’identification dans le théâtre des ombres. Quod et Quid de celui qui apparaît, avance à tâtons et cherche dans le noir ? De qui la silhouette maladroite dans la pénombre où « Pascal Quignard » se désassujettit, quitte son image sociale, « se débiographise », présente l’image humaine qui va à sa tombée comme à son instant natal ? Quel est cet espace dés-assigné de La Rive dans le noir, où noir sur noir, deux ombres portées dessinent, l’une le Grand-duc de la Grotte Chauvet, l’autre le Grand Corbeau de Lascaux ? faisant d’emblée du plateau la scène de l’aube de l’humanité, le primordial berceau tellurique, la cavité utérine, ces profondeurs gravides de nos images oniriques.
Comédien sauvage qu’aucun savoir-faire d’artiste ne protège, Pascal Quignard ne « joue » pas, pas même lui-même son personnage. De leur présence à Marie Vialle et à lui, il écrit : « Nous n’étions pas des acteurs ni des danseurs. / Même pas “actants”. / Un peu des “actuants” » [41] Ils sont actualité en acte, au présent de la lumière qui les spectralise : orphelins de récit, orphelins de discours, désenfantés, « enfants sans fin », ils naissent à tout moment des cendres de la lumière. « Il n’y a que des orphelins qui tombent dans la lumière » [42].
La scène est ainsi une grotte à images présentant le théâtre de la lumière et de l’ombre, autrement dit le processus même du devenir-image. Clarté ombreuse, lumière cendrée, noirceur absolue, contre-jours : les actuants font arriver « les morts, les masques, les oiseaux » [43], telle la première image, dessinée par la fille de Dibutade, de l’ombre fantomatique hypostasiée sur un mur ; ou tels les masques mortuaires, les imagines, ces traits de la vie trépassée pris au visage de la mort.
Images in extremis.
La lumière de ce théâtre, c’est Post tenebras lux : « sur le bord des terrasses, avec les merles, nous préservons quelque chose qui n’est pas noirceur dans la ténèbre mais qui n’est pas lumière dans le jour » [44]. Pascal Quignard dit ainsi admirablement, par l’aporie de la double négation chiasmée, le battement, l’intervalle où arrivent des choses sans nom, d’improbables merveilles. Où arrive quelqu’un plutôt que personne.
Chaque soir, spectral, quelqu’un rejoint le corps d’engendrement du premier royaume. Il arrive : la prégnante présence de quelqu’un désidentifié, débiographisé, déterritorialisé.
Chaque soir, il est étrangement du côté des oiseaux sauvages, le diurne le nocturne, il est volatile. Et rien n’est poignant comme de voir dans le Vivant le Disparaissant.
Chaque soir, il se tient au bord du monde : il l’appelle « la rive dans le noir ». Dans la ténèbre, il est la rive. « Etre une rive », « Penser comme pense la rive ». Cette image reprend, façon Quignard, celle du fleuve d’Héraclite : « Se tenir juste au point de ce qui arrive, être au bord du monde, être là où se réfléchit le monde dans la rivière qui coule sous les yeux et s’en va, s’en va, s’efface » [45].
Etre une rive, c’est être dans le passage.
Penser comme pense la rive, c’est penser comme pense le rêve.
Ainsi percevons-nous le monde : dans la précarité de ses images qui apparaissent et s’effacent. Effacement qui n’est pas rien, qui ne revient jamais au même, retrait que retient la rétine-archive du rêve.
La rive est le fragile espace mitoyen entre deux mondes, le point des arrivages et des départs, du levant et du couchant. Des enfances et des désenfantements. Pascal Quignard appelle la scène du petit enfant qu’il fut au bord de la rivière Iton : au bord de la vie sauvage, animale et végétale.
La rive dans le noir, c’est au théâtre le « bord de scène », les feux de la rampe, comme on dit, qui sépare du public et renvoie à la solitude du plateau, à ses songes, ses sons, les échos de choses échouées. Mais aussi c’est le bord-lisière, diaphragme porte de la lumière, diaphragme porte du souffle, où quelque chose d’une respiration va au-delà, vers le trou noir de la salle.
La rive dans le noir, c’est aussi, s’il y en a, la rive de l’autre côté de la mort. « Il s’agit bien d’une rive. Il s’agit – comme pour chacun d’entre nous dans le monde – de gagner au cours de sa vie l’autre rive qui n’existe pas » [46].
Ce qui advient sur scène, c’est une initiation à l’image de l’inimaginable. Une image à blanc. Image blanche image noire. C’est une méditation qui conduit à savoir aimer la vie comme la mort – savoir les accueillir indissociées.
Etre-rive d’une scène de performance théâtrale, c’est placer obscurément la contemplation dans l’optique d’une philosophie de l’image spéculante : telle la philosophie antiphilosophique de Marc Aurèle dont les Excerpta forment un« recueil d’images pour s’associer au fond du monde » [47]. Du fond du noir total de la skènè jusqu’à la rivière chamanique qui coule en bord de scène et de salle, lèvent les images appelées par le lecteur-performeur. Ces images, elles nous regardent tous.
Elles ne font pas un récit.
[38] Ph. Lacoue-Labarthe, « La séparation, c’est le commencement » (2003), La Réponse d’Ulysse et autres textes sur l’Occident, éd. Aristide Bianchi et Leonid Kharlamov, Lignes/IMEC, 2012, pp. 71-74.
[39] P. Quignard, Les Ombres errantes, Op. cit., p. 57.
[40] M. Calle-Gruber, « Les ténèbres pour speculum/Spéculer dans le noir », Pascal Quignard ou Les leçons de ténèbres de la littérature, Galilée, 2018, pp. 175-177. Voir également Pascal Quignard. L’écriture et sa spéculation, précédé de Esse in speculis de P. Quignard, F. Jedrzejewski, F. Martinez et N. Périn (dir.), Limoges, Lambert-Lucas éditeur, 2021.
[41] P. Quignard, Performances de ténèbres, Op. cit., p. 167.
[42] Ibid., p. 166.
[43] Ibid., p.167.
[44] P. Quignard, Les Ombres errantes, Op. cit., p. 112. C’est moi qui souligne. La citation est tirée du chapitre XXXIII intitulé Post tenebras.
[45] P. Quignard, Performances de ténèbres, Op. cit., p. 24. C’est la dernière phrase du chapitre III intitulé « La rive dans le noir ».
[46] Ibid., p. 58. Italique dans le texte.
[47] P. Quignard, Rhétorique spéculative, Paris, Calmann-Lévy, 1995, p. 21.