Graver au trait la mythologie autour de 1800 :
les livres illustrés d
’Aloys Hirt et
d
’Aubin-Louis Millin en comparaison
- Elise Lehoux
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Fig. 4. A.-L. Millin, Galerie
mythologique
..., 1811

La Galerie mythologique d’Aubin-Louis Millin : projet et réalisation

 

Aubin-Louis Millin (1759-1818) est le premier conservateur-professeur de la Bibliothèque nationale. La charge lui est confiée en 1795 et, dans ce cadre, il anime le premier cours public français d’archéologie [27], ainsi que la gestion des collections du tout jeune (et éphémère) Muséum des Antiques créé à la Bibliothèque [28]. Son activité d’enseignement s’accompagne de nombreuses publications dédiées à l’étude de l’archéologie antique et de l’histoire de l’art.

De nombreux travaux se sont intéressés à la figure et aux publications de Millin au cours des vingt dernières années, du fait de la variété de ses centres d’intérêt et de l’originalité de son parcours : naturaliste au début de sa carrière, journaliste, polymathe et voyageur – il réalise l’un des derniers « grands tours » en Italie (1811-1813) – archéologue à la Bibliothèque nationale et directeur du Cabinet des Médailles [29]. Il est notamment connu pour la définition de l’archéologie qu’il propose à la fin du XVIIIe siècle, étape importante pour l’institutionnalisation de cette toute jeune science [30].

La Galerie mythologique est publiée dans ce contexte comme complément des cours donnés à la Bibliothèque nationale. Dans l’« Avertissement » du livre, Millin part du constat – courant dans ce type de publications – que peu de livres se sont vraiment attachés à étudier la mythologie à travers les monuments (« on a cité les passages des poëtes, mais on a rarement indiqué les monuments » [31]). Il insiste également sur le problème posé par la fidélité des représentations à cause du dessin lui-même, tiré d’un objet antique ou imaginaire, ou du fait de la qualité de la reproduction :

 

[…] et si on joint à ces ouvrages des figures explicatives, on s’est borné à choisir quelques attributs isolés, ou bien on a donné des dessins absolument imaginaires, et qui, au lieu de fournir des indications sur l’autorité desquelles on puisse compter, font naître des idées fausses ; souvent même ces figures sont aussi mal exécutées que bizarrement conçues [32].

 

Hirt fait partie des exemples [33] auxquels Millin se réfère et dont il s’inspire, comme beaucoup d’autres de ses contemporains allemands [34]. Le Bilderbuch de Hirt est cité dans huit notices de la Galerie mythologique, ce qui ne veut pas dire que Millin ne l’ait pas davantage utilisé. Au sujet de l’ouvrage de Hirt, Millin indique – nous reviendrons par la suite aux choix de représentations propres au Bilderbuch de Hirt :

 

M. Hirt, dans son Bilderbuch für Mythologie Archaeologie und Kunst, Berlin, 1805, n’a encore donné que la partie qui traite de l’histoire des Dieux, et il n’a point publié celle qui a rapport à l’histoire des Héros. Son ouvrage est accompagné de 12 planches, et enrichi de 26 vignetes [sic], qui offrent environ 120 sujets. Ils sont tous bien choisis, mais extraits pour la plupart des monuments ; ceux-ci sont rarement représentés entiers [35].

 

Par ailleurs, les deux hommes se connaissent et entretiennent une correspondance. Une lettre de Hirt, datée de 1809, permet de mieux comprendre la nature de leurs échanges [36]. Hirt y remercie Millin d’avoir parlé de son prospectus dans une livraison du Magasin encyclopédique, dont ce dernier était le rédacteur en chef ; le prospectus évoque un ouvrage sur l’architecture que Hirt publie en 1809 [37]. La correspondance entre les deux hommes leur permet la valorisation et promotion de leurs productions respectives.

Dans l’avertissement de la Galerie, Millin cherche à toucher un large public, à commencer par les artistes, qui peuvent ainsi copier les nombreuses figures reproduites [38]. Par rapport à son collègue allemand, Millin s’attache à « juger les ouvrages de l’art sous le rapport de la fidélité des attributs, des costumes et des usages ; qui fût enfin un guide sûr pour connoître le langage allégorique des anciens » [39]. Il propose pour cela d’offrir un « livret, c’est-à-dire un recueil portatif et commode » [40]. Commercialiser un ouvrage pratique et accessible relève également de la responsabilité du libraire, garant de la viabilité économique du projet.

Le livre est publié en deux tomes chez Soyer, le premier étant dédié à l’histoire des dieux, le second à l’histoire des héros. Chaque tome est divisé en trois sections : la première regroupe la description des images, la dernière les planches iconographiques et la partie centrale propose un récit mythologique à partir de ce qu’apportent les images. Les planches rassemblent près de 800 monuments, dont 60 inédits, dans un format in-octavo (fig. 4) [41].

 

Graver au trait la mythologie autour de 1800

 

Décrire et comparer

 

Pour comprendre les modalités de représentation des Antiques dans les ouvrages de l’époque, il importe tout d’abord de voir comment les deux savants décrivent les œuvres, avant de pouvoir comparer la façon dont elles sont représentées. Prenons l’exemple d’une statue représentant Cybèle/Rhéa. Hirt l’introduit ainsi : « En position assise, une autre statue de la déesse est exposée au Museo Pio-Clement. tom. I pl. 40, d’après laquelle nous donnons l’illustration de la tête (pl. I. 3.) » – « In sitzender Stellung ist eine andere Statue der Göttin im Museo Pio-Clement. tom. I tav. 40., nach welcher wir die Abbildung des Kopfes (Tab. I. 3.) geben. » [42].

C’est la seule mention directe de cette statue dans l’ensemble de la notice. Après avoir décrit d’autres Antiques représentant la même déesse, Hirt décrit de manière globale, et non appuyée par tel ou tel Antique, ses attributs. Il explique qu’elle est souvent représentée avec une couronne à tours crénelées « qui représente l’image d’un tour d’enceinte » [43], ce qui fait directement écho à certaines images présentes sur la planche. L’attention au support et à sa matérialité est peu prononcée ; on trouve des précisions surtout lorsque la représentation provient d’une gemme [44]. Hirt explique qu’il a essayé de rédiger ses commentaires de manière à ce qu’ils soient le plus brefs possible et ainsi, « éviter toute érudition excessive » [45]. Les monuments sont commentés successivement sur tel ou tel aspect ou détail, de manière à produire un discours argumenté sur les caractéristiques générales des figurations des divinités, leurs points communs ou différences. Hirt insiste sur les récurrences au sein d’une série iconographique, mettant ainsi en valeur les préférences de mise en scène picturale pour un thème donné.

 

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[27] Voir à leur sujet, Felicity Bodenstein, « Le cabinet des médailles et l’archéologie naissante », dans Histoire de la Bibliothèque nationale de France, sous la direction de B. Blasselle et G. Toscano, Paris, Bibliothèque nationale de France, 2022, pp. 201-209.
[28] Voir Bertrand Daugeron, « Entre l’antique et l’exotique, le projet comparatiste oublié du “Muséum des Antiques” en l’an III », Annales historiques de la Révolution française, n°356, avril-juin 2009 (en ligne. Consulté le 26 août 2026).
[29] Voir notamment Aubin-Louis Millin et l’Allemagne : Le Magasin encyclopédique – Les lettres à Karl August Böttiger, sous la direction de G. Espagne et B. Savoy, Hildesheim, Georg Olms Verlag, 2005 ; Viaggi e coscienza patrimoniale : Aubin-Louis Millin (1759-1818) tra Francia e Italia, sous la direction de A. M. D’Achille, A. Iacobini, M. Preti-Hamard et al., Rome, Campisano, 2012 ; Cecilia Hurley, Monuments for the People: Aubin-Louis Millin’s Antiquités Nationales, Turnhout, Brepols, 2013 ; Anna Maria D’Achille, Antonio Iacobini et Gennaro Toscano, Le Voyage en Italie d’Aubin-Louis Millin, 1811-1813 : Un archéologue dans l’Italie napoléonienne, Paris, Gourcuff-Gradenigo, 2014.
[30] Voir Aubin-Louis Millin, Introduction à l’étude des pierres gravées, Paris, Impr. du Magasin encyclopédique, 1796, pp. 1-2.
[31] A.-L. Millin, Galerie mythologique, Op. cit., t. 1, p. v.
[32] Ibid., p. vj.
[33] Au sujet des modèles et « contre-modèles » de Millin, voir E. Lehoux, Mythologie de papier, Op. cit., chap. 4.
[34] A.-L. Millin, Galerie mythologique, Op. cit., t. 1, p. vj, note 1.
[35] Ibid., pp. vj-vij, note 1.
[36] Paris, BnF, Département des manuscrits, NAQ 3231. Lettre de Hirt à Millin datée du 12 juillet 1809 (feuillets 113 et 114).
[37] Aloys Ludwig Hirt, Die Baukunst nach den Grundsätzen der Alten, Berlin, Realschulbuchhandlung, 1809.
[38] A.-L. Millin, Galerie mythologique, Op. cit., t. 1, p. ix.
[39] Ibid., italique de l’auteur.
[40] Ibid.
[41] Pour davantage de précisions sur le contexte d’édition de cet ouvrage, voir E. Lehoux, Mythologie de papier, Op. cit., chap. 4.
[42] Aloys Hirt, Bilderbuch für Mythologie, Archäologie und Kunst. Erstes Heft: Die Tempelgötter, Op. cit., p. xv.
[43] Ibid., p. xvi.
[44] Ibid., p. xv.
[45] Ibid., p. xiv : « Quant au commentaire qui accompagne les objets que nous avons choisis et représentés, nous souhaitons qu’il réponde au triple objectif que nous nous sommes fixé en le rédigeant : être aussi bref que possible, ne désigner que l’essentiel et éviter toute érudition excessive. Cependant, nous avouons que nous avons longtemps hésité sur la manière de rédiger le commentaire. Pour des lecteurs que nous imaginons être des juges compétents dans une telle matière, il est difficile de dire quelque chose de satisfaisant sans accumuler une quantité de citations et de notes : mais bien que l’ouvrage ne soit pas précisément destiné à de tels lecteurs, mais principalement aux écoles et aux académies savantes, nous souhaiterions néanmoins que le chercheur y trouve aussi, sinon un enseignement, du moins une nourriture agréable pour ses connaissances et son esprit. » – « Dem Commentar, der die von uns ausgewählten und abgebildeten Gegenstände begleitet, wünschen wir, dass er dem dreyfachen Zwecke, den wir uns bey der Anfertigung desselben vorgesetzt hatten, entspreche: so viel als möglich kurz zu seyn, nur das Wesentliche zu bezeichnen, und alle weitschweifige Gelehrsamkeit zu vermeiden. Indess gestehen wir, dass wir lange über die Art, wie wir den Commentar fassen sollten, unschlüssig waren. Für Leser, die wir uns in einem solchen Fache als competente Richter denken, ist es schwer, etwas Befriedigendes zu sagen, ohne eine Menge Citate und Noten zu häufen: aber obgleich das Werk gerade nicht für solche Leser, sondern hauptsächlich für Gelehrten-Schulen und Akademieen bestimmt ist, so wünschten wir doch, dass auch der Selbstforscher, wenn nicht Belehrung, doch wenigstens eine angenehme Nahrung für seine Kenntnisse und seinen Geist darin finden möchte ».