Graver au trait la mythologie autour de 1800 :
les livres illustrés d
’Aloys Hirt et
d
’Aubin-Louis Millin en comparaison
- Elise Lehoux
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Fig. 3. A. Hirt, Bilderbuch für
Mythologie
..., 1805

Les galeries illustrées sur la mythologie : présentation des deux publications

 

Le Bilderbuch für Mythologie, Archäologie und Kunst d’Aloys Hirt : projet et réalisation

 

Aloys Hirt (1759-1837) a vécu quatorze ans à Rome avant de devenir professeur d’histoire de l’art à Berlin. Lors de sa période romaine (1782-1796), il rencontra de nombreux artistes et fit de l’Antiquité figurée son sujet d’étude. Il fut nommé en 1810 professeur d’histoire de l’art dès la création de l’université de Berlin, mais il eut également en charge, dès 1798, la collection d’antiquités du roi de Prusse. Depuis les années 2000, il fait l’objet d’un regain d’intérêt et différentes études lui ont été consacrées [11].

Parmi les publications de l’archéologue, le Bilderbuch für Mythologie, Archäologie und Kunst est entièrement consacré à la Kunstmythologie. Le projet éditorial est explicité dès l’introduction du premier tome. Hirt justifie tout d’abord l’usage du terme de Bilderbuch (« livre d’images »), comme un mot très général qui aurait pu être remplacé par celui de « galerie » ou de « muséum », utilisés dans d’autres ouvrages de cette époque [12]. C’est pourquoi nous proposons de rassembler les ouvrages de Hirt et de Millin sous la catégorie de « galeries illustrées sur la mythologie ». Chacun de ces termes – Bilderbuch, galerie ou muséum – contient l’idée d’exposer en un seul et même lieu – le livre – des images à la provenance disparate. Celles-ci sont issues d’objets provenant de plusieurs collections – que l’auteur peut avoir vues directement mais le plus souvent qu’il ne connaît qu’à travers d’autres publications.

Dans cette publication, Hirt cherche à rassembler une quantité importante d’images qui pourront servir à l’Altertumswissenschaft, la science de l’Antiquité, déclinée à travers les champs de la mythologie, de l’archéologie et de l’art. La mythologie prédomine, car elle est, pour le savant, une sorte de réservoir, de source pour la poésie et l’art [13]. D’ailleurs, selon Hirt, « C’est à partir des légendes les plus anciennes que s’est formée la religion populaire, et à partir de celle-ci les mœurs, les coutumes, les jeux, le mode de vie. » – « Aus dem ältesten Sagen bildete sich die Volksreligion, und aus dieser die Sitten, die Gebräuche, die Spiele, die Lebensweise. » [14].

Face au constat de l’absence d’ouvrages de ce type [15] – rhétorique usuelle dans les avant-propos de l’époque –, l’intérêt du projet repose pour son auteur sur la mise à disposition de nombreuses reproductions mythologiques, commentées brièvement à partir de textes anciens [16], favorisant la comparaison entre les représentations poétiques et imagées, et affûtant ainsi la capacité de jugement des étudiants [17]. Le livre cherche à toucher un vaste public grâce à un parti pris didactique [18]. Hirt y ajoute le souhait que le livre puisse également servir à l’édification personnelle [19], la Bildung. Il ne prétend pas être exhaustif : « notre livre d’images n’y prétend pas non plus : il n’a pour but que de donner une brève vue des monuments les plus remarquables » – « […] auch machet unser Bilderbuch hierauf keinen Anspruch: es hat nur den Zweck, eine kurze Ansicht der vorzüglichsten Denkmahle zu geben » [20].

Le livre entend traiter à la fois de l’enseignement de la mythologie, de l’archéologie, ainsi que de l’enseignement artistique, mais n’entend pas donner un système archéologique dans son ensemble [21]. Pour ce faire, Hirt expose sa méthode qui concerne tous les types d’objets antiques [22] :

 

Wir theilen die Gegenstände, welche die alte Kunst bearbeitete, nach Klassen ein, und geben, so viel als möglich, eine treue Abbildung des Vorzüglichsten, was uns die Zeit von diesem und jenem übrig liefe. Die Bedeutung jeder einzeln Vorstellung, sowohl in antiquarischer, als in artistischer Hinsicht, wird angegeben, und dabey die Denkmahle von einiger Erheblichkeit, welche denselben Gegenstand vorstellen, kurz genannt Anzeige der berühmten Werke von grossen Meistern, wovon wir nur noch schriftliche Nachrichten haben [23].

Nous divisons en classes les objets que l’art ancien a traités, et nous donnons, autant que possible, une image fidèle de ce que le temps nous a laissé de plus excellent de ceci et de cela. Nous indiquons l’importance de chaque représentation, tant au point de vue antiquaire qu’au point de vue artistique, et nous mentionnons les monuments de quelque importance qui présentent le même objet, en abrégeant l’indication des ouvrages célèbres des grands maîtres, dont nous n’avons plus que des informations écrites.

 

Il a aussi recours à la « comparaison détaillée » :

 

Eine näheres Vergleichen der Denkmahle soll anschaulich machen, auf welchem Wege die alte Kunst dahin kam, jene Reihe von hohen und schönen Idealen zu bilden, welche wir in den Götter und Helden bewundern, und wie sorgfältig sie war, jeden Gegenstand in Gesichtsbildung und Gestalt, in Haarwuchs und Haarputz, in Miene und Ausdruck, in Stellung und Bewegung, in Costum und Bekleidung von andern zu unterscheiden, und selbst in dem geringfügigsten Nebenwerk durch eigenthümliche Deutungen zu charakterisiren [24].

Une comparaison plus détaillée des monuments doit faire comprendre par quelle voie l’art ancien est parvenu à former cette série d’idéaux élevés et beaux que nous admirons dans les dieux et les héros, et avec quel soin il distinguait chaque objet des autres dans la formation du visage et de la figure, la pilosité et la chevelure, l’air et l’expression, la posture et le mouvement, le costume et l’habillement, et le caractérisait même dans la plus petite œuvre secondaire par des interprétations particulières.

 

S’inscrivant dans les pas de la somme illustrée réalisée par Bernard de Montfaucon, L’Antiquité expliquée, Hirt cherche toutefois à s’en distinguer : « la vraie critique des anciens monuments et des études archéologiques était encore dans son enfance, et l’application de celle-ci à l’histoire de l’art et à l’esthétique était presque inconnue. » – « Zu seiner Zeit hatte man aber noch eine sehr mangelhafte Ansicht der alten Mythologie; die wahre Kritik der alten Denkmahle und der archäologischen Studien war noch in ihrer Kindheit, und die Anwendung derselben auf Kunstgeschichte und Ästhetik kannte man fast gar nicht » [25]. De plus, le livre de Hirt est enrichi d’objets issus des découvertes archéologiques qui ont eu lieu depuis la mise au jour de Pompéi et d’Herculanum, par conséquent absents de l’ouvrage de Montfaucon [26].

Le Bilderbuch paraît en deux tomes : le premier, en 1805, est dédié aux principaux dieux du panthéon ; le second, en 1816, est consacré aux « dieux inférieurs ou démons ». Les deux volumes sont organisés de la même façon : à l’introduction succèdent des notices consacrées à différents dieux ou déesses, de trois à cinq pages environ. A la fin du recueil, les planches iconographiques donnent à voir les images des dieux et déesses, tirées des Antiques, dans une organisation conforme à la succession des notices. Sur la couverture de l’ouvrage – comme il est habituel de le mentionner –, les douze planches gravées associées à vingt-six vignettes sont mises en avant comme un argument de promotion éditoriale (fig. 3).

L’ouvrage produit par Millin provient d’une autre tradition savante et poursuit d’autres objectifs.

 

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[11] Par exemple, Aloys Hirt, Archäologe, Historiker, Kunstkenner, sous le direction de C. Sedlarz, Hannover-Laatzen, Wehrhahn, 2004 ; Aloys Hirt in Berlin. Kulturmanagement im frühen 19. Jahrhundert, sous la direction d’A. Fendt, C. Sedlarz-Riedinger et J. Zimmer, Berlin, Deutscher Kunstverlag, 2014, ou encore le projet d’édition des correspondances privées de Hirt, « Aloys Hirt : Briefwechsel und amtliche Schriften », dirigé par la Berlin-Brandenburgischen Akademie der Wissenschaften, éd. Uta Motschmann (accessible en ligne. Consulté le 24 août 2026).
[12] A. L. Hirt, Bilderbuch für Mythologie, Archäologie und Kunst. Erstes Heft: Die Tempelgötter, Op. cit., p. iii.
[13] Ibid., p. iv.
[14] Ibid. (Dans cet article, les traductions non autrement attribuées sont de l’auteure).
[15] Ibid., p. v, souligné par l’auteur : « La matière de ces recueils est empruntée aux mythographes et aux poètes, et les récits sont rassemblés en une sorte de système. Mais ce qui manque encore à tous ces recueils, grands et petits, c’est une représentation des objets mythologiques selon les principes des beaux-arts. Les écoles manquent encore de véritables recueils figuratifs épurés. » – « Der Stoff zu diesen Compendien ist aus den Mythographen und Dichtern entlehnt, und die Erzählungen sind in eine Art von System zusammengereihet. Doch was allen diesen grössern und kleinern Compendien noch mangelt, ist eine Darstellung der mythologischen Gegenstände nach den Denkmahlen der bildenden Kunst. Es fehlt den Schulen noch an echten und geläuterten bildlichen Compendien. »
[16] Ibid., p. v.
[17] Ibid., p. v : « La matérialisation ne rend pas seulement l’enseignement de la mythologie plus attrayant et plus agréable, mais elle permet aussi d’aiguiser la faculté d’appréciation par une comparaison entre la représentation picturale et la représentation poétique. ». – « Durch Versinnlichung wird aber der Unterricht in der Mythologie nicht nur anziehender und fasslicher gemacht, sondern durch eine Vergleichung zwischen bildlicher und dichterischer Darstellung auch die Beurtheilungskraft vorzüglich geschärft. ».
[18] Il dit ainsi s’adresser aux « Amis de la littérature, amateurs d’études sur l’antiquité, écoliers, artistes et comme cadeau pour les jeunes qui se forment » dans l’annonce éditoriale : « Freunde der Literatur, Liebhaber der Alterthumsstudien, Schulmänner, Künstler und als Geschenk für sich bildende Jünglinge ». Voir Adolf Heinrich Borbein, « Aloys Hirt, der Archäologe », dans Aloys Hirt, Archäologe, Historiker, Kunstkenner, Op. cit., p. 178.
[19] A. L. Hirt, Bilderbuch für Mythologie, Archäologie und Kunst. Zweites Heft: Die Untergötter oder Dämonen, t. 2, p.  iii : « Il devrait devenir un ouvrage élémentaire de mythologie, d’antiquité et d’art, grâce à des images réelles tirées des meilleures antiquités, pour tous ceux qui souhaitent un enseignement clair dans ces matières. Il devrait servir aux professeurs et aux élèves des établissements d’enseignement supérieur, et devenir un livre d’aide pour l’éducation personnelle des personnes qui ne s’occupent pas exclusivement d’art ou de science, mais qui ont néanmoins le sens de la beauté. » – « Es sollte für Mythologie, Alterthumskunde und Kunst durch wirkliche, von den besten Antiken entnommene, Bilder ein Elementarwerke für jeden werden, dem es für anschaulichen Unterricht in diesen Fächern zu thun ist. Es sollte Lehrern und Schülern in höhern Unterrichtsanstalten dienen, und auch denjenigen Ständen, die sich nicht gerade mit Kunst oder Wissenschaft ausschließlich beschäftigen, aber doch Sinn für das Schöne haben, ein Hülfsbuch für höhere Selbstbildung werden. ».
[20] A. L. Hirt, Bilderbuch für Mythologie, Archäologie und Kunst. Erstes Heft: Die Tempelgötter, Op. cit., p. vi.
[21] Ibid., p. vii, souligné par l’auteur : « Nous pouvons donc espérer atteindre le deuxième objectif de notre livre d’images. Nous ne voulons pas donner un système de l’archéologie dans son ensemble, mais une vue d’ensemble illustrée des études archéologiques, telle qu’elle convient aux écoles savantes et aux futurs archéologues. || Outre l’enseignement de la mythologie et de l’archéologie, notre livre d’images a pour but d’en présenter un troisième, à savoir l’enseignement artistique. » – « So dürfen wir denn hoffen, den zweyten Zweck unsers Bilderbuches zu erreichen. Nicht ein System der gesammten Archäologie wollen wir geben, wohl aber eine bildliche compendiarische Übersicht der archäologischen Studien, so wie sie Gelehrten-Schulen und angehenden Archäologen angemessen ist. || Ausser dem mythologischen und archäologischen Unterrichte, hat unser Bilderbuch noch einen dritten zur Absicht, nehmlich den artistischen. ».
[22] Ibid., p. vii.
[23] Ibid., pp. vi-vii.
[24] Ibid., p. viii.
[25] Ibid., pp. xii-xiii.
[26] Ibid., p. xiii.