On connaît par ailleurs l’intérêt de Kiefer pour ce matériau (qu’il travaille inlassablement, comme il travaille aussi le plomb, par exemple). La cendre évoque notamment chez lui un monde brûlé, la mémoire d’une destruction qui ne peut disparaître, voire la perte de sens que cette destruction a engendrée. Dès 1982, The World Ash joue sur l’équivoque entre « le frêne » (Esche, en allemand), référence à l’arbre brûlé représenté et l’évocation d’« un monde cendres » ; en 1997, Fleur de cendre (Aschenblume) emprunte son titre au poème de Paul Celan, qui devient en quelque sorte un autre fil intertextuel [32]. Si l’on suit cette nouvelle filiation interprétative, Œdipe à Colone devient une pièce de l’après-Catastrophe et le recours à l’élémentaire se charge d’une signification nouvelle. Bien loin d’un imaginaire antique associé aux ruines, à la terre ou au climat de la Méditerranée, bien loin aussi d’une référence à l’archaïsme comme forme de primitivisme, la référence au rituel (de la poussière est répandue sur le corps mort) se trouve resémantisée et l’élémentaire devient « retour à la poussière », comme pour clore l’histoire d’Œdipe qui ici n’est plus qu’une longue fin.
En même temps, sur la scène du Burgtheater de Vienne comme à Hammamet ou à Villeneuve-lès-Avignon, les images de Colone réinventée en font un lieu de l’entre-deux, espace vide où Œdipe se pose, dernière halte avant la mort, bien loin du bois vivant et odorant qu’évoquait Sophocle. Cette halte apparaît alors comme une suspension au milieu de l’errance, Œdipe se fondant dans ce décor pour devenir figure instable, « premier clochard du théâtre » [33].
Œdipe clochard ?
Si l’expression est due à Bruno Bayen, elle symbolise aujourd’hui une nouvelle interprétation du personnage d’Œdipe en tant qu’exilé. Ainsi de cette critique de l’Œdipe à Colone mis en scène par Mario Martone au festival de l’Union des théâtres de l’Europe, à Rome, en 2005 :
Clochard du théâtre… C’est donc là qu’Œdipe vient finir sa vie, dans l’atmosphère pasolinienne. Une route cabossée mène à l’India [34], où rien n’a été fait pour gommer les traces de l’histoire. Le jour n’est pas encore éteint quand Œdipe, soutenu par Antigone, s’avance devant les bâtiments où sont installés des gradins. C’est un homme d’aujourd’hui jeté sur les routes de l’exil, vêtu d’un costume gris couvert de poussière, quand Antigone pourrait venir des Balkans, avec sa longue tunique et son foulard noir [35].
Figure de l’exil, Œdipe se confond aujourd’hui avec la poussière des routes qu’il a pu traverser. Son corps, fragile et vieilli, représente lui aussi l’usure de l’errance et du vagabondage. Plus précisément, le statut de ce corps est fondamental dans la pièce, puisqu’il constitue tout l’enjeu de la visite de Créon comme celui de la demande d’Œdipe à Thésée : une fois mort, Œdipe représentera un bienfait et une protection pour la cité où il sera enterré. Il est non seulement un homme qui va mourir, mais aussi un corps ou plutôt un cadavre convoité. Ce corps s’en trouve donc chargé d’une double signification, potentiellement contradictoire : concrète – le vieillard, le vagabond, l’aveugle – et symbolique – la force protectrice, la raison du culte qui pourra être rendu au héros.
Bien plus, par-delà Œdipe, la tragédie est aussi celle d’autres corps vieillis, de héros fatigués, tels Créon, le chœur de vieillards de Colone, voire Antigone elle-même qui apparaît fragile et usée. C’est le moment où l’on règle les comptes avant la fin. Le troisième stasimon (vv. 1211-1248), méditation sur la vieillesse, confirme cette omniprésence de la proximité de la mort, dans un moment suspendu comme une dernière halte.
Ne pas naître, voilà ce qui vaut mieux que tout. Ou encore, arrivé au jour, retourner d’où l’on vient, au plus vite, c’est le sort à mettre aussitôt après.
Dès l’heure en effet où le premier âge cesse de te prêter sa douce inconscience, est-il désormais une peine qui ne t’atteigne quelque peu ? est-il une souffrance qui manque à ton compte ?
Meurtres, dissensions, rivalités, batailles – envie surtout ! Et puis, pour dernier lot, la vieillesse exécrable, l’impuissante, l’insociable, l’inamicale vieillesse, en qui viennent se rejoindre tous les maux, les pires des maux [36].
L’histoire des représentations d’Œdipe à Colone rend compte de cette figure de vieillard errant ou vagabond, conformément au texte de Sophocle qui multiplie ces caractérisations (voir, pour ne citer que quelques exemples au v. 50, « l’errant », ou au v. 125 « un vagabond »). Œdipe a été « chassé de chez lui, jeté sur les routes, proclamé banni » et n’a « cessé d’errer sur la terre étrangère, exilé, mendiant » (v. 427 sq.). Il est donc non seulement errant mais « hors la loi » (anomos, v. 142), sans patrie. Les haillons qu’il porte traditionnellement traduisent cette errance, comme le bâton sur lequel il s’appuie. Tel il apparaît notamment dans les tableaux de Jean-Harriet Fulchran en 1798 (fig. 8), de Johann Peter Krafft en 1809 (fig. 9) ou de Camille-Félix Bellanger (fig. 10). Cependant le corps d’Œdipe y reste toujours comme inaltéré, notamment chez Fulchran (même si le personnage porte une barbe et des cheveux blancs, signes du vieillissement). Cette force traduit peut-être dans le contexte de production de la toile – outre l’héroïsation déjà à l’œuvre –, la dimension symbolique d’un corps appelé à devenir bienfait.
Or, dans les représentations de Bayen comme de Grüber, le corps d’Œdipe conserve les marques traditionnelles du vagabond, mais il est aussi marqué par la faiblesse, la fragilité et l’incertitude. C’est du moins comme cela qu’apparaît Bertrand Bonvoisin dans la mise en scène de Bayen (fig. 11). Celui-ci s’en explique dans « Le Génie du lieu » :
[…] en dépit de la fameuse sérénité attachée par tradition à Œdipe à Colone, et momifiée par l’héritage romantique, la dérision et l’amertume envahissent la pièce dans l’accumulation autour du premier clochard du théâtre, personnage le plus souvent mort de peur, à la rancune ineffaçable, à l’égoïsme ombrageux et ravageur, de chamailleries de vieux et de bagarres d’impotents [37].
L’inflexion est encore plus nette dans la mise en scène de Grüber : alors qu’Antigone était traditionnellement agenouillée ou assise auprès d’Œdipe dans les représentations picturales, notamment dans Œdipe et Antigone de Johann Peter Krafft ou Œdipe à Colone de Jean Harriet Fulchran, c’est ici elle qui le protège et le tient dans ses bras (fig. 12, voir aussi ici). Les vieillards du chœur complètent cette image de corps courbés et déformés (fig. 13). Pour les spectateurs familiers des mises en scène de Grüber, cette dimension se charge encore du fait que c’est Bruno Ganz qui interprète Œdipe (fig. 14) : les transformations physiques du comédien, de la vigueur juvénile du Penthée des Bacchantes à l’épuisement d’un Œdipe vieillissant disent peut-être la lassitude ou l’épuisement de Grüber dans son expérience de l’antique ; mais elles sont aussi à entendre comme une réflexion sur l’impossibilité de tout héroïsme dans le monde contemporain. Œdipe, chez Grüber, comme chez Bayen, reste clochard, sans que son corps puisse atteindre une quelconque héroïsation.
[32] Voir Daniel Arasse, Anselm Kiefer [2001], Paris, Editions du Regard, 2012, p. 187.
[33] Bruno Bayen, « Le Génie du lieu », dans Sophocle, Œdipe à Colone, Op. cit., p. 9.
[34] L’India est le nom du théâtre créé par Mario Martone à la lisière de Rome en 1999.
[35] Brigitte Salino, « Œdipe à Colone, la rage intime d’un homme condamné parce que né », Le Monde, 28 septembre 2005.
[36] Sophocle, Œdipe à Colone, Op. cit., p. 129, vv. 1224-1238.
[37] Bruno Bayen, « Le Génie du lieu », Ibid., p. 9.