Résumé
Les nouvelles mises en scène d’Œdipe à Colone au théâtre (Bruno Bayen, 1987, Klaus Michael Grüber, 2003) invitent à mettre en regard les images canoniques de l’étape de Thèbes (Œdipe Roi) avec celles de l’errance et de la mort. La scène contemporaine semble en effet ne plus pouvoir représenter l’Œdipe en majesté sans faire une place au roi déchu qu’il devient ensuite, sans s’interroger sur les conséquences de la Shoah et la possibilité de vivre dans un monde de la culpabilité, de l’errance et de l’exclusion. Qu’il prenne la figure du « clochard » (Bayen) ou du survivant (Grüber), l’exilé de Thèbes nous apparaît comme un homme en sursis, un homme brisé, imparfait, ou, pourrait-on dire dans une interprétation beckettienne, un homme à notre mesure.
Mots-clés : Œdipe à Colone, Bruno Bayen, Klaus Michael Grüber, clochard, théâtre contemporain
Abstract
New productions of Oedipus at Colonus on the contemporary stage (Bruno Bayen, 1987, Klaus Michael Grüber, 2003) invite us to compare the canonical images of the Theban phase (Oedipus Rex) with those of wandering and death. The contemporary stage no longer seems able to represent Oedipus in majesty without making way for the fallen king that he later becomes, without questioning the consequences of the Holocaust and the possibility of living in a world of guilt, wandering and exclusion. Whether in the guise of the “vagrant” (Bayen) or the survivor (Grüber), the exiled king banished from Thebes appears to us as a man on bail, a broken, imperfect man, or, according to a Beckettian interpretation, one of us.
Keywords: Oedipus at Colonus, Bruno Bayen, Klaus Michael Grüber, vagrant, contemporary theatre
Le visage d’Œdipe aux yeux mutilés faisant irruption sur la scène a pu donner lieu à des images sidérantes autant que récurrentes dans l’histoire du théâtre. L’interprétation du personnage à la Comédie-Française en août 1881 par Jean-Sully Mounet, célèbre acteur de la Belle Epoque connu sous le nom Mounet-Sully, donna lieu à un cliché commercialisé par les ateliers photographiques parisiens (fig. 1) ; une de ses poses tragiques dans le même rôle a même été immortalisée en studio à New York par Napoléon Sarony lors d’une tournée de la troupe de la Comédie-Française au printemps 1894 [1]. La photo de presse de Franco Citti aux yeux crevés, formidable interprète dans Œdipe roi de Pier Paolo Pasolini [2] en 1967 (fig. 2), devint couverture de revue [3], de livre, de DVD. Ce visage aux yeux mutilés symbolise à lui seul la déchéance et la souillure du roi tragique de Sophocle, en même temps qu’il suscite notre fascination pour ce qui, par-delà l’horreur de la mutilation, reste toujours une énigme : ce visage qui se ferme, ces yeux soustraits aux nôtres, ne nous regardent pas. Ils s’absentent de la scène et, paradoxalement, en occupent le devant, comme s’il devenait impensable de penser l’après.
Aussi les représentations liées à l’Œdipe à Colone, dernière pièce de Sophocle dans le canon parvenu jusqu’à nous, sont-elles moins prégnantes, quelle que soit la puissance d’énigme que peut pourtant susciter la pièce : après des années d’exil, Œdipe, vieillard aveugle, arrive aux environs de Colone, près d’Athènes, pour y mourir. Fatigué, éprouvé, il demande protection au roi Thésée qui accepte. La pièce est constituée d’une série de rencontres, liées à l’épisode de Thèbes : Ismène, Créon et Polynice viennent tour à tour auprès d’Œdipe jusqu’à ce qu’apparaissent les signes divins qui annonceront sa mort. A travers celle-ci, qui demeure de l’ordre du mystère, Œdipe devient un bienfaiteur d’Athènes, dans un processus que l’on a pu considérer comme une nouvelle héroïsation [4]. Enigmatique, élégiaque peut-être davantage que tragique, Œdipe à Colone n’a pas connu la résonance d’Œdipe roi, éclipsée sans doute par le caractère exemplaire de cette dernière.
Pourtant, la pièce connaît depuis les dernières décennies du XXe siècle un regain d’intérêt, qu’elle soit jouée pour elle-même ou représentée en diptyque avec Œdipe roi [5]. C’est peut-être tout d’abord parce qu’elle est le lieu d’interrogations qui peuvent entrer en résonance avec celles que suscite le monde contemporain, qu’il s’agisse de la culpabilité d’Œdipe (ici remise en question et repensée des années après les faits), de la possibilité d’un monde sans guerre (l’intervention de Créon, la violence faite à Œdipe et à Antigone, et la demande de Polynice s’opposent à la représentation d’un monde en paix, représenté par Thésée), de la place donnée aux suppliants, mais aussi du statut donné à l’étranger : tous les personnages de la pièce se retrouvent chacun successivement « étranger » – xénos – pour les autres.
Ces interrogations se cristallisent à travers la figure même d’Œdipe, devenu vieillard errant, qui donne lieu sur la scène à des images nouvelles comme à de nouvelles possibilités d’interprétation du personnage mythique, par-delà la pièce elle-même. Ainsi de deux mises en scène créées par des familiers du monde antique, Bruno Bayen et Klaus Michael Grüber. De 1987 à 2003, ces deux metteurs en scène ont en effet en commun d’élaborer la figure d’un « Œdipe premier clochard du théâtre » [6] dont il s’agira ici d’analyser les enjeux.
Bruno Bayen, qui avait déjà consacré une pièce de théâtre au rêve antique, à travers la figure de Schliemann réinventée (Schliemann, épisodes ignorés, création à Chaillot en 1982), traduit Œdipe à Colone pour une mise en scène destinée au cloître de la Collégiale de Villeneuve-lès-Avignon, où ont eu lieu la plupart des répétitions. C’est au festival d’Hammamet, en Tunisie, que la pièce est cependant créée le 27 juin 1987, avec Bertrand Bonvoisin dans le rôle-titre, dans le cadre de la fête consacrée aux 25 ans du Centre culturel de la ville et de la signature du pacte de jumelage avec la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon. La pièce est reprise à Marseille à la Vieille Charité, du 7 au 9 juillet, et enfin à Villeneuve-lès-Avignon, à partir du 18 juillet pour dix-huit représentations [7].
C’est aussi en familier de l’Antiquité que Klaus Michael Grüber monte le 11 mai 2003 Œdipe à Colone au Burgtheater de Vienne, temple de la culture viennoise, pour l’ouverture du Festival. En 1974 déjà, Grüber avait mis en scène une tragédie grecque à travers Les Bacchantes, dans un spectacle qui avait constitué une véritable rupture dans l’histoire de la réception du théâtre antique. Grüber construisait un spectacle énigmatique, inclassable, dans lequel toute référence à la tradition, toute possibilité de compréhension commune de la pièce semblait devenue opaque et mystérieuse. Il revient à l’antique en 1986 avec Prométhée enchaîné, puis en 2003, enfin, avec Œdipe à Colone. Comme il l’avait fait pour Prométhée, il confie alors la traduction de la pièce à Peter Handke (qui était par ailleurs ami et référence fondamentale de Bruno Bayen) ; Bruno Ganz interprète Œdipe, comme il avait interprété Penthée, puis Prométhée. Mais cette fois, c’est à Anselm Kiefer que Grüber confie la scénographie et les costumes, ce qui constitue la première expérience théâtrale du peintre [8]. Grüber a par ailleurs l’habitude de travailler avec des artistes peintres (il crée par exemple Les Bacchantes avec Eduardo Arroyo et Gilles Aillaud) et construit ses mises en scène comme des successions d’images. C’est le cas pour la collaboration avec Kiefer, initiée avec Œdipe à Colone. Ce spectacle, beaucoup moins connu que les précédents, est loin d’avoir fait l’unanimité, les critiques se montrant même parfois particulièrement sévères [9].
[1] Voir Christophe Corbier, « Mounet-Sully et l’Antiquité grecque au théâtre à la Belle Epoque », Histoire par l’image (en ligne. Consulté le 10 octobre 2026).
[2] Pier Paolo Pasolini, Edipo Re, d’après Œdipe roi et Œdipe à Colone de Sophocle ainsi que le mythe d’Œdipe, film italo-marocain, Arco Film et Somafis, avant-première 3 septembre 1967 à la Mostra de Venise, 104 min.
[3] Voir L’Avant-scène cinéma, n° 97, « Œdipe roi [suivi de] Théorème, 2 films de Pier Paolo Pasolini », novembre 1969, couverture.
[4] Voir Christine Mauduit, « La fin mystérieuse d’Œdipe dans l’Œdipe à Colone de Sophocle : aspects religieux et enjeux dramatiques d’une héroïsation », Mythos, Rivista di Storia delle religioni, n° 14, 2020 (en ligne. Consulté le 10 octobre 2026).
[5] Voir Théâtre antique en France. Répertoire des mises en scène du théâtre grec et romain du XIXe siècle à nos jours (en ligne. Consulté le 10 octobre 2026), ou le site des APGRD, (Archives of Performances of Greek and Roman Drama. En ligne. Consultées le 10 octobre 2026).
[6] Bruno Bayen, « Le Génie du lieu », dans Sophocle, Œdipe à Colone, traduction de Bruno Bayen, Paris, Christian Bourgois, 1987, p. 9.
[7] Le chœur était interprété par Denise Gence et Bernard Ballet ; Antigone par Clotilde Mollet, Ismène par Elise Caron, Thésée par Yann Colette, Créon par Jean Dautremoy, et Polynice par Axel Bouzosslavski. On trouve à l’IMEC, où Bruno Bayen a déposé ses archives, un important dossier consacré à sa traduction et à sa mise en scène. Le dossier comprend notamment le brouillon de la traduction, ainsi que des notes qui l’accompagnent, mais aussi un dossier de presse, et surtout un grand nombre de photographies prises soit à Hammamet, soit à Villeneuve-lès-Avignon.
[8] On trouve quelques extraits de la mise en scène dans le reportage suivant : Christoph Rüter, « Ödipus in Kolonos, Regie Klaus Michael Grüber_Burgtheater Wien » (en ligne sur youTube. Consulté le 10 octobre 2026). La distribution regroupait, outre Bruno Ganz (Œdipe), Otto Sander (Thésée), Martin Schwab, Branko Samarovski, Johann Adam Oest, Ignaz Kirchner, Birgit Minichmayr (Antigone), August Diehl (Polynice).
[9] Voir Ulrich Weinzierl, « In den Sand gesetzt : Ödipus in Zementwerk », Die Welt, 13 mai 2003, et Franz Wille, « “Sterben für die Kunst”, Der Herbst der groβen Künstler : Klaus Michael Grüber, Anselm Kiefer und Peter Handke ringen um Sophokles’ Ödipus in Kolonos », Theater heute, juillet 2003, pp. 8-9. Voir aussi Hellmut Flashar, Inszenierung der Antike. Das griechische Drama auf der Bühne der Neuzeit [1991], Munich, C.-H. Beck, 2009, p. 234.