Un lieu pour mourir
A l’origine de la mise en scène d’Œdipe à Colone par Bruno Bayen se trouve une rencontre avec un lieu : le cloître de la Collégiale, à Villeneuve-lès-Avignon. Invité par Alain Grombecque au festival, Bayen commence, si l’on en croit Brigitte Salino, par « regarder » les endroits, avec le désir de créer un spectacle dans l’atmosphère du crépuscule, « à l’heure où la lumière se départage, parce que pour lui cette heure [était] celle du “partage idéal”, le moment où il suffit de regarder » [10].
En cherchant à retrouver une expérience en plein air (ce sera aussi le cas à Hammamet, au sein du théâtre antique reconstitué), Bayen rejoint ici, pourrait-on dire dans un premier temps, une tradition classique de représentation du théâtre antique, revivifiée au tournant des XIXe et XXe siècles, et toujours vive aujourd’hui, notamment à travers les festivals grecs (Epidaure et Athènes), sicilien (Syracuse) ou français (Avignon). Par son inscription dans la nature, par l’austérité et la majesté de son décor, le plein air (qu’il s’agisse d’un cloître ou d’un théâtre restauré sur des ruines) pourrait offrir le meilleur cadre à une résurrection du théâtre grec. Parce qu’il permet aussi une concentration et une forme de participation du public qu’aucune salle ne peut procurer, il semble un moyen parfait de retrouver cette atmosphère populaire et religieuse qui devait être celle des tragédies grecques. Le plein air inscrit aussi la représentation dans un imaginaire de l’Antique méditerranéen associé à la pierre des gradins, la terre du sol, à la lumière déclinante. S’y déploie un fantasme de l’archaïsme souvent à l’œuvre, voire devenu un topos dans les mises en scène du théâtre antique : à travers le spectacle des tragédies grecques jouées dans les théâtres antiques reconstitués, les spectateurs pourraient revenir aux sources et revivre pleinement la force des origines [11]. Bruno Bayen est lui-même habité, comme il l’a montré à travers son spectacle sur les fouilles menées par Schliemann, par la fascination pour le geste archéologique et la résurrection de l’antique. Le choix d’Œdipe à Colone lui permet de conjuguer intérêt pour le lieu (le cloître de la Collégiale / le théâtre d’Hammamet) et désir d’expérimenter le déroulement d’un spectacle repris de l’antique, en plein air, à l’heure du crépuscule.
La tragédie Œdipe à Colone a pour spécificité de poser comme centrale la question du lieu au sein duquel Œdipe trouvera un endroit pour mourir. Elle se construit plus précisément sur une interdépendance entre le héros et le lieu dans lequel la pièce se joue (à l’instar, pourrait-on dire, de Philoctète ou de Prométhée enchaîné). Alors que la tradition faisait mourir Œdipe à Thèbes, comme il apparaît notamment dans Homère, au chant XXIII de l’Iliade, puis Eschyle, dans les Sept contre Thèbes [12], Sophocle invente cette mort à Colone, dans une recréation poétique aux accents autobiographiques, puisqu’il était lui-même originaire de ce dème. Il s’agit pour l’auteur d’un retour au « pays natal », pour reprendre l’expression choisie par Bayen en référence probable à l’œuvre de Peter Handke dont il est familier. Or Colone se situe aussi non loin d’Athènes, de sorte que les spectateurs athéniens pouvaient avoir l’illusion de participer directement à l’action. Celle-ci se déroule, explique Bayen dans la préface qu’il adjoint à sa traduction, au milieu des villageois et permet une proximité singulière, une simplicité et une intimité qu’il s’agira pour lui de recréer.
En même temps, Colone reste en permanence à côté, à la frontière, dans ce que Pierre Vidal-Naquet appelle un « no man’s land frontalier » [13], une zone-limite (« la terre que tu foules est ce que l’on appelle le “seuil d’airain” de ce pays, le “boulevard d’Athènes” », vv. 56-58) [14], comme Villeneuve-lès-Avignon reste en marge de la cité d’Avignon. Œdipe lui-même demeure en permanence à l’écart, soit qu’il veuille se cacher dans le bois sacré, interdit, pour écouter ceux qui arrivent (vv. 113-114), soit qu’il s’éloigne à la fin de la pièce pour mourir dans un lieu éloigné des regards. Entre les deux, se situe l’espace du dialogue, le siège formé par le rocher (vv. 192-193) où il écoutera – « presque immobile » écrit Bayen [15] – Créon, Ismène, Polynice ou Thésée venus lui parler, – l’on retrouve encore ici une similitude avec Philoctète et Prométhée enchaîné –, avant de s’éloigner pour mourir :
Des malédictions frappent Œdipe, venues de tous côtés, continue le chœur, et Sophocle énumère les points cardinaux, le couchant, le levant, le midi et le septentrion. L’énumération produit un effet d’aberration, comme si dans ce lieu imaginaire, Colone réinventé, Sophocle renvoyait à la question – à l’énigme : Où es-tu ? Où vas-tu ? Comme si entre ces malédictions venues de partout et la défaite de la parole par le néant, le poète nous invitait à rechercher un lieu qu’il n’aurait pas nommé.
Par instants le village natal se transforme en un désert, immense Anatolie où le voyageur désemparé cherche un point de repère [16].
Les lieux de la représentation et les images qu’ils vont susciter devront donc, dans la mise en scène de Bayen, faire revivre ce mélange de proximité, de simplicité, et de vide ou d’espace désertique que le traducteur et metteur en scène observe quant à lui dans la pièce. Pourtant, le texte de Sophocle fait aussi à plusieurs reprises mention d’un paysage de lauriers, d’oliviers, de vignes, et si l’on écoute Antigone dans la traduction de Paul Mazon, d’« un monde ailé de rossignols » qui fait entendre « un concert de chants » (vv. 17-18 sq.). Le chœur loue lui aussi la beauté du lieu (v. 668 sq.) :
En ce pays de bons chevaux, tu as rencontré, étranger, le plus beau séjour de la terre.
C’est ici la blanche Colone, où l’harmonieux rossignol plus qu’ailleurs se plaît à chanter, au fond des vallons verdoyants.
[…]
Ici, sous la rosée du ciel, avec constance, chaque jour, fleurissent, en grappes superbes,
le narcisse, couronne antique au front des deux Grandes Déesses, et le safran aux reflets d’or ; pour ne rien dire du flot qui ne s’endort, ni ne baisse jamais
du flot vagabond du Céphise, qui, fidèlement, chaque jour, se hâte de venir, avec son onde pure, fertiliser les plaines […] [17]
Cette évocation d’une nature idyllique, fertile, sereine, traverse l’histoire des représentations d’Œdipe à Colone, comme en témoigne par exemple la toile peinte en 1808 par François-Xavier Fabre qui comporte la précision « paysage historique » (fig. 3 voir ici) [18]. Dans la mise en scène de Bruno Bayen, comme dans celle de Klaus Michael Grüber – nous le verrons –, la tragédie se déploie dans un tout autre décor.
[10] Brigitte Salino, « Œdipe s’est arrêté dans un cloître », L’Evénement du jeudi, 30 juillet-5 août 1987, p. 87.
[11] Voir Sylvie Humbert-Mougin, « Rêveries sur le théâtre en plein air », dans Théâtres virtuels, sous la direction de S. Triaire et P. Citti, Montpellier, Presses universitaires de la Méditerranée, 2001, pp. 329-344, et Le Théâtre antique entre France et Allemagne (XIXe-XXe siècles), sous la direction de S. Humbert-Mougin et C. Lechevalier, Tours, Presses universitaires François Rabelais, 2012.
[12] Homère, Iliade, XXIII, vv. 679-680, et Eschyle, Sept contre Thèbes, vv. 912-914.
[13] Pierre Vidal-Naquet, « Œdipe entre deux cités (Essai sur l’Œdipe à Colone) », Mètis. Anthropologie des mondes grecs anciens, vol. I, n° 1, 1986, p. 64 (en ligne. Consulté le 10 octobre 2026).
[14] Sophocle, Œdipe à Colone, traduit par Paul Mazon, Paris, Les Belles Lettres, 1974, p. 80, vv. 56-58.
[15] Bruno Bayen, « Le Génie du lieu », dans Sophocle, Œdipe à Colone, Op. cit., p. 13.
[16] Ibid., pp. 16-17.
[17] Sophocle, Œdipe à Colone, traduction de Paul Mazon, Op. cit., p. 107, v. 668 sq.
[18] François-Xavier Fabre, Œdipe à Colone, paysage historique, 1808, huile sur toile, H. 1,30 m ; L. 1,96 m, Montpellier, musée Fabre, legs François-Xavier Fabre, 1837, inv. 837.1.29.