Les récits de l’origine de la femme :
la naissance d’Eve et la création de Pandôra
en comparaison différentielle

- Claude Calame
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Reste l’interrogation sur la conduite énonciative du récit. En tant que récit des origines la narration d’Hésiode s’inscrit dans l’une de ces « mythologies » propres à tout régime polythéiste. A ce titre, recréé par des moyens poétiques, il n’est qu’une version du récit de la création de la femme. Il est reformulé en diction épique pour le finaliser à la pragmatique du poème des Travaux et les Jours, soit contribuer à assurer le règne sur la cité de la justice de Zeus pour assurer la prospérité des mortels. De là l’importance du mode énonciatif de la narration portée par la voix du poète qui se place sous l’autorité des Muses et de Zeus pour s’adresser à son « frère » Persès, qui, dans le courant du poème, devient un tu générique [25].

En contraste avec le prélude des Travaux et les Jours où le poète demande à Zeus de l’écouter tout en prononçant des arrêts placés sous le signe de la justice, le récit de la Genèse est purement assertif. On en sait par cœur l’énoncé premier : « Au commencement (en arkhêi ; 1, 1), le dieu créa le ciel et la terre ». Non seulement le dieu seigneur est le sujet en il des actions déroulées par la narration, mais le récit à la troisième personne est implicitement placé sous son autorité. En régime monothéiste, le « mythe » des origines s’inscrit dans une théologie. Il ne peut guère être l’objet que d’interprétations.

 

Pour conclure : retour à Erôs

 

Retour donc en conclusion au présent de la démarche comparative ; retour en l’occurrence au concept la fondant, soit la sexualité. Retour plus particulièrement à l’histoire du concept qu’en propose Foucault en nous limitant pour une première étape de la recherche à l’enquête qu’il consacre à l’Antiquité gréco-romaine. A l’occasion d’une rencontre parisienne consacrée à « Foucault, la sexualité, l’Antiquité », il était apparu qu’en particulier dans l’Antiquité gréco-romaine, de nous connue essentiellement par l’intermédiaire de textes, celui qui nous apparaît comme sujet de désir est aussi sujet de discours [26]. Il est à remarquer à ce propos qu’en fondant son enquête pour la Grèce classique sur des passages de Xénophon, de Platon, d’Aristote et d'orateurs comme Démosthène et Isocrate, Foucault dans L’usage des plaisirs nous donne de l’homme de désir grec, toujours au masculin, une représentation de philosophe, et non pas d’anthropologue.

C’est ainsi que d’une part Foucault met entre parenthèses la puissance divine qui incarne le désir érotique, la pulsion sexuelle aux yeux de Grecs et Grecques, c’est-à-dire Erôs. En conséquence, il omet de mentionner la déesse qui suscite ce désir, soit Aphrodite ; sous le signe du désir (póthos ; v. 66), c’est elle qui, dans le récit hésiodique, pourvoit Pandôra de tous les atours et charmes de la séduction. D’autre part, quant à l’expression d’érôs, le philosophe ne prend pas en compte ces formes de poésie pratique, ces formes de chants ritualisés en performances musicales qui appartiennent au grand genre du mélos : chants d’Anacréon, poèmes de Sappho, couplets élégiaques attribués à Théognis, qui tous, sous différentes modalités, disent la relation amoureuse. A la chanter le je poétique s’y donne aussi bien comme sujet de désir que comme sujet de discours. C’est un sujet qui se pose face à la jeune personne, souvent dénommée au féminin ou au masculin, parthénos ou paîs, dont émane la puissance d’érôs qui le subjugue en tant que je mélique. C’est un sujet poétique, décliné au masculin et plus rarement au féminin, qui s’adresse indirectement ou directement, en tu, au jeune homme ou à la jeune fille suscitant son désir pour l’inviter à une relation érotique destinée à rester asymétrique, dans un constant « décalage » amoureux.

Lisons pour conclure un chant d’Anacréon (fr. 358, éd. Page), le contemporain de Sappho, évoqué avec la poétesse de Lesbos par le Socrate mis en scène par Platon dans le Phèdre (235c) :

 

A nouveau maintenant, Eros à la chevelure d’or
me jette une balle de couleur pourpre,
il m’appelle à jouer (sumpaízein)
avec la jeune fille (neni) aux sandales brodées.
Elle, qui vient de Lesbos la bien fondée,
méprise ma chevelure : elle est blanche.
Elle, elle reste bouche bée face à un autre.

 

Le poème d’Anacréon met donc en scène, à la première personne, un sujet amoureux [27]. Non seulement ce sujet poétique se perçoit comme saisi par le désir incarné dans une figure divine, mais il n’hésite pas à invoquer une divinité pour que s’établisse la relation avec celle ou celui qui inspire ce désir. C’est un sujet qui par ailleurs assume le désir érotique en je. La force d’Erôs a pour pendant la forme verbale éramai, « j’aime » : « Quant à moi j’aime (eréo) Cléoboulos ; je suis fou de Cléoboulos ; je cherche Cléoboulos du regard », décline Anacréon dans un autre poème (fr. 359, éd. Page). Il n’est plus question ici de savoir si la libido, sinon l’érection, est un mouvement volontaire ou involontaire [28] ! Ainsi, engagé et contraint par Erôs dans un rapport érotique avec un jeune homme ou une jeune fille, à l’écart de toute idée de faute et de péché, à l’écart aussi de toute relation conjugale axée sur la procréation, le sujet de désir mélique est aussi sujet de discours qui chante sa libido. Par le pouvoir de charme et de séduction (térpein) que les Grecs attribuaient au chant, le poète cherche à établir et à réaliser la relation pour nous sexuelle à laquelle l’invite Erôs ; cela sous une forme ritualisée, dans une performance musicale dont il n’est pas le seul acteur.

Avec le passage chrétien d’un polythéisme polymorphe au monothéisme le plus rigoureux, Erôs a évidemment disparu de la scène sexuelle. Par le biais du récit fondateur de la Genèse, la faute et par conséquent la culpabilité se sont installées au cœur de la relation érotique ; en régime judéo-chrétien, la relation est axée sur la seule fécondation d’une femme soumise à l’homme pour lui assurer une descendance. Pour le présent, on en tirera les conclusions que l’on voudra en particulier pour interroger du point de vue sociologique, anthropologique et psychologique les relations que nous plaçons désormais sous l’étiquette de la sexualité.

 

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[25] Voir Claude Calame, « Le proème des Travaux d’Hésiode, prélude à une poésie d’action », art. cit.
[26] Voir Claude Calame, « Sujet de désir et sujet de discours foucaldiens. La sexualité face aux relations érotiques de Grecques et Grecs », art. cit.
[27] Ce poème a sollicité l’attention d’innombrables interprètes ; voir par exemple les études citées par Ilja Leonard Pfeijffer, « Playing Ball with Homer. An Interpretation of Anacreon 358 PMG », Mnemosyne, vol. LIII, n° 2, 2000, pp. 164-179 (note 2).
[28] On remarquera à ce propos qu’en Grèce classique, la manifestation du désir érotique masculin qu’est l’érection n’est guère dite en tant que telle que dans la comédie, où elle est raillée de manière phallique, pour être représentée dans l’iconographie en contexte dionysiaque et satyrique.