Les récits de l’origine de la femme :
la naissance d’Eve et la création de Pandôra
en comparaison différentielle

- Claude Calame
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L’invention de Pandôra, le « beau mal » : Les Travaux et les Jours d’Hésiode

 

Rédigé en diction homérique, le poème d’Hésiode consacré aux travaux et aux jours s’ouvre par une invocation aux Muses ; cette brève adresse prend la tournure d’un éloge de Zeus et d’un appel à des arrêts placés sous le sceau de la justice que garantit le dieu régnant sur les mortels [13]. A l’issue d’un éloge rapide de l’Eris positive, favorisant l’activité agricole et le développement de la « maison », et après une série de recommandations adressées au destinataire du poème, Persès, quant à la prospérité agricole et aux partages des biens, le poème se poursuit avec la narration de trois récits (désignés comme lógoi ; v. 106) : le récit de la création de Pandôra, le « mythe » de la succession des cinq espèces d’hommes, et finalement la fable de l’épervier et du rossignol.

Du récit de la création de la femme, je rappelle l’intrigue tout en étant sensible aux valeurs qu’elle met en scène. Pour une raison qui n’est pas explicitement énoncée, les dieux cachent aux hommes la vie (bíos ; v. 42). Aussi bien les divinités (theoí), sans allusion à Zeus, que les hommes (ánthropoi, qui sont déjà là) sont désignés de manière générique. Ceux-ci sont désormais contraints aux travaux agricoles et au commerce. Puis les protagonistes du récit assument des noms propres. En colère contre Prométhée qui l’a trompé, Zeus cache le feu. Trompant une seconde fois le dieu qui lance la foudre, le héros, fils d’un Titan, subtilise et restitue le feu aux hommes (anthrópoisi ; v. 51). C’est alors que s’adressant à Prométhée, Zeus promet aux héros et aux hommes (devenus ándres ; v. 56) le don, en échange du feu, d’un mal (kakón), pour leur souffrance (pêma). C’est un mal par lequel « tous se laissent charmer (terpontai ; v. 58) en leur cœur (katà thúmon) entourant d’affection (amphagapôntes) leur propre mal (kakón) ». Zeus dixit.

De là la scène de la création de la première femme, portée par une double narration, tout d’abord dans les indications données par Zeus, puis dans le récit assumé par le narrateur-poète. Le père des hommes et des dieux donne donc à Héphaïstos, le dieu artisan, l’ordre de tremper d’eau un peu de terre (gaîan ; v. 61), d’y placer la voix et la force d’un être humain (ánthropos), de lui conférer, à la ressemblance des déesses immortelles, la forme apparente (eîdos ; v. 63), à la fois belle (kalón) et suscitant le désir (epératon), d’une jeune fille (partheniké). Puis interviennent Athéna, qui lui enseigne les travaux du tissage, et Aphrodite ; sur la tête de la jeune fille, la déesse d’or répand tour à tour la grâce (kháris ; v. 65), le désir (póthos ; v. 66) pénible et les soucis qui brisent les membres. Est appelé enfin à intervenir Hermès le messager, invité à placer dans la nouvelle créature un esprit « cynique » (kúneon nóon ; v. 67) et un caractère trompeur.

Suit le récit de la réalisation de la volonté de Zeus. De la terre, Héphaïstos façonne (plásse ; v. 70) la semblance d’une jeune fille pleine de pudeur (parthenoi aidoíei ; v. 71). Elle est parée par les Grâces, Persuasion et les Heures sous le contrôle d’Athéna Pallas qui ajuste ces parures (kósmese ; v. 73 ; kósmos ; v. 76) – colliers d’or et guirlandes de fleurs du printemps – tout en nouant sa ceinture. Quant à Hermès, il fabrique mensonges, discours trompeurs et un caractère insidieux qu’il place en sa poitrine tout en lui donnant une voix. Et ce récit de la fabrication du premier être humain féminin s’achève, comme le récit de laGenèse, sur sa nomination. C’est Hermès lui-même qui, dans un jeu étymologisant, la dénomme Pandóre (v. 81) : présent (dôron edóresan ; v. 82) des dieux qui habitent l’Olympe comme malheur (pêma) pour les hommes (andrásin) « qui se nourrissent de blé ».

Désormais la jeune fille (parthénos ; v. 71, cf. v. 63) est devenue femme (guné ; v. 80). Zeus le père confie son artifice imparable à Epiméthée, par l’intermédiaire d’Hermès, la transmission aux hommes devenus des mortels (thnetoîsi ; v. 88), en dépit de la mise en garde de Prométhée. Désormais les générations des êtres humains (phûl’anthrópon ; v. 90) sont confrontées aux maux, aux peines et aux maladies qui achèvent la destinée des hommes (andrási ; v. 92) et à l’écart desquels ils vivaient. En effet, la femme libère les uns et les autres de la jarre où ils étaient enfermés, entraînant les tristes soucis qu’elle a préparés pour les humains (anthrópoisi ; v. 95). Seul subsiste Espoir, retenu par Pandôra qui a refermé le couvercle du pithos selon la volonté de Zeus, alors que terre et mer sont emplis de maux [14]. C’est en définitive la condition de mortel que le récit fondateur inscrit, par la création de Pandôra, dans le destin du genre humain. Désormais il ne sera plus possible aux hommes d’échapper à l’esprit (nóos ; v. 105) de Zeus.

Il conviendrait d’évoquer encore la seconde version que nous offre du récit de la fabrication de Pandôra la Théogonie du même Hésiode [15]. Entre analogies et écarts, cette seconde version mériterait en regard du récit inséré dans les Travaux une analyse comparative, elle aussi différentielle. Rappelons simplement que cette version est intégrée dans le récit de la fondation du premier acte sacrificiel. Marqué par la ruse du Prométhée dans la répartition des parts réservées aux dieux et de celles destinées aux hommes, le récit débouche sur le retrait du feu par Zeus irrité. En réponse au vol du feu par Prométhée, le dieu crée pour les êtres humains un mal (kakón ; v. 570) : fabriqué par Héphaïstos d’un peu de terre, ce mal est semblable à une jeune fille (parthénos ; v. 572) pleine de pudeur. Elle est parée par Athéna en particulier d’un diadème plein de grâce, frappant la vue des dieux immortels et des hommes mortels. La séduisante jeune fille est à l’origine de ce qui est devenu la « race des femmes » (génos kaì phûla gunaikôn ; v. 591) [16], paradoxalement comparées aux frelons nourris par les abeilles ! Sans la moindre mention de l’épisode du pithos, les femmes s’avèrent contraindre l’homme mortel à un mariage qui peut avoir différentes issues, par la volonté de Zeus [17].

 

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[13] Ces vers de prélude ont fait l’objet des nombreux commentaires dont je rends compte dans Claude Calame, « Le proème des Travaux d’Hésiode, prélude à une poésie d’action », dans Le Métier du mythe : Lectures d’Hésiode, sous la direction de F. Blaise, P. Judet de La Combe et P. Rousseau, Lille, Presses universitaires du Septentrion, 1996, pp. 169-189, repris dans Claude Calame, Masques d’autorité : Fiction et pragmatique dans la poétique grecque antique, Paris, Les Belles Lettres, 2005, pp. 73-106.
[14] Pour quelques propositions d’interprétation du rôle joué par la jarre maintenant l’espoir, voir Pierre Judet de La Combe et Aladans Lernould, « Sur la Pandore des Travaux. Esquisses », dans Le Métier du mythe : Lectures d’Hésiode, Op. cit., pp. 301-313.
[15] Il faudrait évidemment intégrer aussi toutes les représentations iconographiques de la création de Pandôra : voir à ce propos la bonne étude de François Lissarrague, « La fabrique de Pandora : naissance d’images », dans Eve et Pandora. La création de la femme, Op. cit., pp. 39-67.
[16] Sur ces vers, on pourra se référer aux remarques de Nicole Loraux, « Sur la race des femmes et quelques-unes de ses tribus », dans Les Enfants d’Athéna : Idées athéniennes sur la citoyenneté et la division des sexes, Paris, Maspero, 1981, pp. 75-117, notamment pp. 70-91, qui ne manque pas de traduire toute l’expression : « la race des femmes et (quelques-unes de) ses tribus ».Sur ces vers, on pourra se référer aux remarques de Nicole Loraux, « Sur la race des femmes et quelques-unes de ses tribus », dans Les Enfants d’Athéna : Idées athéniennes sur la citoyenneté et la division des sexes, Paris, Maspero, 1981, pp. 75-117, notamment pp. 70-91, qui ne manque pas de traduire toute l’expression : « la race des femmes et (quelques-unes de) ses tribus ».
[17] Sur le développement du récit offert par la Théogonie, on pourra se référer au suivi « philologique » offert par Pierre Judet de La Combe, « La dernière ruse : “Pandore” dans la Théogonie », dans Le Métier du mythe, Op. cit., p. 263-299. Dans une perspective d’analyse structurale, Jean-Pierre Vernant, « Le mythe prométhéen chez Hésiode », dans Mythe et société en Grèce ancienne, Paris, Maspero, 1974, pp. 177-194 (pp. 185 et 192 pour les citations), a intégré la version du récit de la création de Pandôra racontée au début des Travaux et les Jours dans la version insérée dans la Théogonie. Le double récit d’Hésiode est ainsi devenu le « mythe » que Vernant déroule dans le texte d’une conférence donnée en 2005 sous le titre « Pandora, la première femme », publiée dans « L’histoire n’est pas tout à fait finie » : Conférences sur Pandora, Ulysse et Persée, Paris, Bayard, 2013, pp. 151-164. A propos de l’étude de 1974, Froma I. Zeitlin, « L’origine de la femme et la femme origine : la Pandore d’Hésiode », dans Le Métier du mythe, Op. cit., pp. 349-380, notamment pp. 359-367, dissipe plusieurs malentendus.