Résumé
Si, autant pour la Grèce ancienne que pour le premier christianisme, il y a un mythe fondateur significatif du point de vue de ce que nous concevons désormais comme la sexualité, c’est le récit de la création de la femme. Elle a pour nom Pandôra du côté du polythéisme grec, et Eve du côté du monothéisme chrétien. L’une est mise en scène par un récit en diction homérique intégré dans un poème d’Hésiode, l’autre dans le récit de la création du monde qui ouvre la Genèse. Or en anthropologie culturelle et sociale, toute analyse comparative et différentielle sensible aux valeurs propres aux cultures comparées part d’un problème du présent pour y revenir, de manière critique : en l’occurrence la question de la sexualité, en particulier dans l’histoire qu’a tracée Michel Foucault entre Antiquité gréco-romaine, christianisme et modernité.
Mots-clés : comparaison différentielle, sexualité, mythe, origines de la femme, Eve, Pandôra
Abstract
If, for both ancient Greece and early Christianity, there is a foundational myth of significance in terms of what we now understand as sexuality, it is the story of the creation of woman. She is named Pandora in Greek polytheism and Eve in Christian monotheism. The former is portrayed in a Homer-style narrative integrated into a poem by Hesiod, the latter in the story of the creation of the world that opens Genesis. However, in cultural and social anthropology, any comparative and differential analysis sensitive to the values specific to the cultures being compared starts from a problem in the present and returns to it in a critical manner: in this case, that of sexuality, particularly in the history traced by Michel Foucault between Greco-Roman antiquity, Christianity and modernity.
Keywords: differential comparison, sexuality, myth, origins of woman, Eve, Pandora
A l’issue du premier volume de son enquête sur l’Histoire de la sexualité, publiée sous le titre La volonté de savoir (Paris, Gallimard, 1976), Michel Foucault dit son intention de réorienter son enquête. Ainsi, dès le deuxième volume paru sous l’intitulé L’usage des plaisirs (1984), il s’agit de tracer la généalogie de « l’homme de désir » depuis l’Antiquité « classique », de fait gréco-romaine, jusqu’aux premiers temps du christianisme, et cela en trois étapes : problématisation de l’activité sexuelle et expérience morale des aphrodisia (par référence aux « plaisirs d’amour ») à l’époque classique par philosophes et médecins pour ce deuxième volume ; poursuite de l’enquête sur les plaisirs et sur la conduite sexuelle dans le sens d’une certaine austérité dans la conjugalité et l’attention à soi aux deux premiers siècles de notre ère avec Le souci de soi (1984), par l’intermédiaire d’Artémidore, de Galien et de Plutarque ; enfin, de manière posthume, en se fondant sur les premiers Pères de l’Eglise, maîtrise du désir, notamment dans l’exercice de la virginité et aphrodisia subordonnés à la procréation dans la pratique du mariage, pour une découverte de soi comme sujet de désir et sujet de droit avec Les aveux de la chair (2018) [1] ?
« Sexualité » : les récits de la création de la femme
Or, comme j’ai déjà eu l’occasion de le remarquer [2], l’histoire de la sexualité tracée par Foucault de l’Antiquité gréco-romaine jusqu’au premier christianisme se fonde sur des textes d’ordre réflexif, en l’occurrence sur des refigurations écrites et des représentations d’ordre discursif à visée morale : dialogues philosophiques, traités sur les valeurs éthiques, traités médicaux, textes apologétiques, et, dans une mesure très limitée, sur la forme du roman. Mais dans ce vaste éventail ne figure pas une seule de ces formes discursives qui, par des moyens poétiques, mettent en scène des relations que nous identifions comme sexuelles pour les destiner à un certain public par une récitation ritualisée ou par une performance musicale. Ces poèmes en performance récitée ou chantée mettent en question les rapports animés en Grèce par Erôs tout en les suscitant.
De plus, sous une forme narrative, certains de ces poèmes transportent volontiers leur public dans un temps et un espace des origines pour mettre en scène un acte premier. En raison de la fonction explicative qui leur est conférée, nous identifions communément ces récits poétiques en tant que mythes de fondation. A vrai dire, autant en raison de la pragmatique d’ordre étiologique qui les anime que parce que les protagonistes de l’action narrée sont de nature divine ou héroïque, l’historicité de ces récits n’est pas mise en doute ; il en va de leur valeur exemplaire et fondatrice.
Or si, autant pour la Grèce classique que pour le premier christianisme, il y a un mythe fondateur qui est significatif du point de vue de ce que nous concevons désormais comme la sexualité, c’est bien le récit de la création de la femme, une figure par ailleurs relativement marginalisée dans l’enquête de Foucault. Elle a pour nom Pandôra du côté du polythéisme grec, et Eve du côté du monothéisme chrétien. L’une est mise en scène en particulier dans un récit en diction homérique inaugurant un poème d’Hésiode, l’autre dans le récit de la création du monde qui ouvre la Genèse. Pour une analyse comparative et différentielle, sensible notamment à la signification des termes qui dans ces récits se réfèrent pour nous à la sexualité, a été choisie la version du récit de la Genèse offerte par la traduction grecque des Septante [3].
Autant du point de vue de la syntaxe narrative que de sa configuration sémantique, le récit qui inaugure Les Travaux et les Jours d’Hésiode (vv. 43-105) peut être mis en regard du récit de la Genèse qui fait suite à la narration de la création en sept jours du ciel et de la terre : récit de la création de l’homme, du jardin d’Eden, puis de la femme (2, 4-3, 24). Sans pouvoir suivre tout le déploiement narratif du récit biblique, on sera essentiellement sensible aux termes employés pour désigner de part et d’autre la relation pour nous sexuelle entre l’homme et la femme. La confrontation comparative et contrastive peut être conduite du point de vue du « genre », entendu comme construction sociale et culturelle des rôles, des pratiques et des rapports de sexe, pour revenir très brièvement en conclusion sur la notion moderne de sexualité revisitée par Foucault.
[1] Voir Michel Foucault, Histoire de la sexualité : 2. L’usage des plaisirs, Paris, Gallimard, 1984 ; Histoire de la sexualité : 3. Le souci de soi, Paris, Gallimard, 1984 ; Histoire de la sexualité : 4. Les aveux de la chair, Paris, Gallimard, 2018.
[2] Voir Claude Calame, « Sujet de désir et sujet de discours foucaldiens. La sexualité face aux relations érotiques de Grecques et Grecs », dans Foucault, la sexualité, l’Antiquité, sous la direction de S. Boehringer et D. Lorenzini, Paris, Editions Kimé, 2016, pp. 99-118.
[3] Quant aux principes d’une analyse comparative différentielle en particulier en littérature comparée, voir notamment Ute Heidmann, « Pour un comparatisme différentiel », dans Le Comparatisme comme approche critique / Comparative Literature as a Critical Approach : 3. Objets, méthodes et pratiques comparatistes / Objects, Methods, Practices, sous la direction d’A. Tomiche, Paris, Classiques Garnier, 2017, pp. 31-58.