Portraits de créateurs &
dialogues de créations :
Avec Rilke dans l’atelier de Rodin

- Khalid Lyamlahy
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résumé

Sur les traces d’une rencontre

      Ce n’est probablement pas un hasard si les Editions Alternatives choisissent de republier, le 4 septembre 2002, les lettres adressées par le poète Rainer Maria Rilke à Auguste Rodin dans un ouvrage original, ponctué de calligraphies réalisées par l’artiste Kitty Sabatier [1]. Dans la présentation de la collection Grand Pollen qui accueille cette nouvelle publication, on peut lire que ce type d’ouvrages, en tant que « lieu de rencontre d’un écrivain et d’un peintre calligraphe », a pour vocation de « célébr[er] la fusion intime entre le texte et l’image ». Près d’un siècle après la rencontre de Rilke avec Rodin, intervenue en septembre 1902, cet ouvrage donne forme à un nouvel échange qui brise les frontières des genres et déplace les mots du poète dans l’univers de la création artistique. De la première à la dernière lettre, les mots de Rilke à son « maître » prennent tout leur sens, éclairés par le travail créatif de Kitty Sabatier qui, comme le souligne Sabine Bledniak dans la préface de l’ouvrage, finit par créer « un double graphique, capable au travers des lignes, des teintes, et de la composition elle-même » d’unir les univers respectifs du poète et du sculpteur « pour les fondre en un seul » [2]. Cette thématique du double et de l’unité, avec tout ce qu’elle peut porter de contradictoire et d’inattendu, est sans doute l’un des traits distinctifs de l’histoire commune de Rilke et de Rodin.
      En 1901, alors que les expositions de Rodin connaissent un succès grandissant, Rilke reçoit de la part d’un éditeur allemand la commande d’une monographie consacrée au sculpteur français. Dans une lettre datée du 28 juin 1902, Rilke confie à Rodin que ce projet d’écriture représente pour lui « une vocation intérieure, une fête, une joie, un grand et noble devoir, vers lequel [son] amour et tout [son] zèle se tournent » [3]. La rencontre des deux hommes a finalement lieu le 1er septembre 1902, d’abord à Paris puis à Meudon, dans l’atelier de Rodin. Rilke est immédiatement fasciné par la personne et l’univers du sculpteur. « Il me semblait le connaître depuis toujours ; et simplement le revoir » [4], écrit-il dans une lettre à sa femme, Clara Westhoff, elle-même ancienne élève de Rodin. Associée à une forme d’amour et de vénération envers le sculpteur et ce qu’il représente, la fascination de Rilke se lit jusque dans le texte de son ouvrage, Sur Rodin, publié dès avril 1903. Deux ans plus tard, Rilke entame son deuxième séjour aux côtés de Rodin qui finit par l’embaucher comme secrétaire. Le poète observe l’atelier du sculpteur et suit de près ses travaux jusqu’à leur brouille en mai 1906, à la suite de laquelle Rilke est congédié par Rodin. Les deux hommes reprennent toutefois leur correspondance dès 1907 et finalisent leur réconciliation l’année suivante à l’Hôtel Biron qui deviendra plus tard le musée Rodin.
      Sur Rodin est un ouvrage bref qui livre non seulement un portrait original et détaillé de Rodin mais également une lecture passionnée de son œuvre et de son univers de création. Livre hommage, étude artistique et compte-rendu d’une passion bouleversante, le court essai de Rilke invite à une forme de dialogue permanent avec les œuvres de Rodin, saisies dans le processus complexe de la création. Entre le texte littéraire et la forme sculptée, le va-et-vient proposé par Rilke invite à reconsidérer la création artistique comme le lieu d’une quête d’absolu et d’un dépassement de soi. La rencontre de Rilke et de Rodin n’est pas la simple rencontre de deux hommes ou deux artistes passionnés par leurs travaux; elle est aussi et surtout l’occasion d’un questionnement de l’acte de la création dans sa composition, ses significations et sa symbolique.
      Au-delà du simple portrait, le texte de Rilke élève Rodin au rang d’une figure mythique, nourrie d’un réseau d’influences littéraires et de références poétiques. Derrière le mythe se dessine par effet de miroir la figure d’un poète passionné, tourmenté et résolument engagé dans la quête incertaine d’un idéal humain et artistique. Si la traversée rilkienne de l’œuvre de Rodin ouvre le champ à un exercice critique qui reconstruit le processus technique et les sources de la création, le texte de Sur Rodin s’enrichit d’une réflexion méta-artistique qui déplace le discours dans le domaine du symbole et engage une tentative de redéfinition de l’acte de la création.

Portrait de l’artiste en homme d’exception

      Tout au long de son ouvrage, Rilke prend le soin de dresser le portrait de Rodin homme et artiste. Pour le poète pragois, Rodin devient un sujet d’étude aussi bien à travers sa personne et son existence que dans les qualités artistiques et morales qui le distinguent.

Les qualités de l’homme

     D’emblée, Rilke choisit de placer le portrait de Rodin sous le thème du mythe et du mystère. Selon lui, la vie du sculpteur « est de celles qui ne peuvent pas se raconter » (p. 8). Rodin est le sujet biographique impossible qui semble échapper à toute tentative de description ou de retranscription. Tout se passe comme si, pour raconter Rodin, il fallait éviter les outils de la biographie classique, dépasser les canaux habituels de la narration, réinventer en quelque sorte l’acte même de l’écriture. Cela éclaire sans doute l’économie et la retenue avec lesquelles Rilke appréhende la personne de Rodin. De la vie du sculpteur, Rilke choisit de retenir l’image du « vieillard » qu’il a rencontré et l’évocation d’« une enfance quelque part dans la pauvreté obscure, chercheuse et incertaine » (p. 8). De la vieillesse actuelle au souvenir de l’enfance, la vie de Rodin se trouve associée à une temporalité extensible, nourrie d’une dimension historique que Rilke prend soin de souligner : « Cette vie a commencé, et elle va, pénètre jusqu’au fond d’un grand âge, et c’est pour nous comme si elle était passée depuis des siècles » (p. 8). Pour Rilke, le sujet Rodin est déjà un monument, un sujet de l’Histoire, un être dont l’existence dépasse le cadre de l’histoire individuelle pour intégrer le vaste domaine de l’héritage collectif.

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sommaire

[1] R. M. Rilke & K. Sabatier, Cher Maître, Editions Alternatives, 2002. Voir le site de l’éditeur.
[2] Ibid., p. 8.
[3] Rainer Maria Rilke, « Lettre à Rodin – Schloss Haseldorf, le 28 Juin 1902. (Holstein) Allemagne », dans  R. M. Rilke & K. Sabatier, Cher Maître, Op. cit., p. 11. Pour en savoir plus sur la relation entre Rilke et Rodin, voir la page « Rencontre : Rodin et Rilke » du site du musée Rodin.
[4] Rainer Maria Rilke, « Lettre à Clara Rilke – Paris, mardi 2 septembre 1902 », dans R. M. Rilke, Sur Rodin, André Versaille éditeur, 2009, p. 72. Toutes les références à ce texte seront désormais indiquées entre parenthèses.