La nature palimpseste ?
Ecrire et photographier
la Grande Guerre aujourd’hui

- Pierre Schoentjes
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      Ce n’est pas une perspective si habituelle que d’attirer l’attention sur les bouteilles, les boîtes de conserves et les débris d’armement et de fortifications dont le paysage est parsemé :

Les déchets issus de l’industrie de guerre, eux-mêmes détruits par la guerre industrielle, sont demeurés sur place en grand nombre. Leur collecte par les ferrailleurs, dans l’entre-deux-guerres, ne fut jamais complète (…). Ils nous rappellent quel immense dépotoir constituaient les champs de bataille de la Grande Guerre. (« Débris »)

      Les innombrables nuances de gris de la photographie de Richardot disent aussi la grisaille de la pollution. Les jeux d’ombres sur les champs et dans les sous-bois font apparaître l’environnement naturel comme recouvert d’une couche de cendres qui fait penser aux retombées d’une explosion atomique. Et inlassablement le texte souligne l’injure faite à la nature : « Le champ de bataille moderne ; une mer éternelle, à jamais stérile. Fort de Douaumont (Meuse) » (« Empreintes »).
      Notons ici que certains paysages induisent depuis toujours des images similaires. Le Voyage, dernier ouvrage sur lequel nous nous arrêtons, a recours à la même métaphore que Cicatrices pour décrire Douaumont : une « mer des trous d’obus » (V, 225). Cependant l’esthétique de l’ouvrage de Hermann et Tisserand est résolument différente de celle de Richardot. En premier lieu déjà parce que les photographies de la nature sont relativement peu nombreuses par rapport aux autres sujets abordés.
      La perspective plus touristique conduit à privilégier l’architecture et les cérémonies. Quand la nature apparaît, elle constitue rarement le sujet unique de la photographie. Mais elle contribue à structurer les images. Ainsi, tel jeu de perspective de Hermann fait apparaître un monument aux morts minuscule en comparaison de l’arbre monumental qui occupe l’avant-plan (V, 30). Ailleurs un bunker disparaît d’autant plus facilement dans la brume de la plaine flamande que sa forme rappelle celle des petits bois aux contours rectangulaires en fond d’image (54, 55). Herman joue par ailleurs volontiers sur les contrastes dans l’agencement du volume : tantôt il photographie un cimetière ou une tombe écrasés par des arbres majestueux (220, 221, 196), tantôt il fixe tel monument en le flanquant d’un bouleau rachitique (175).
      Le regard de Hermann a tendance à patrimonialiser l’environnement naturel qui garde les traces de la Grande Guerre. Malgré une volonté affichée d’éviter les lignes droites en tous sens induites par l’usage des quinconces, la photographie répète les jeux de symétries et les agencements soignés des cimetières et des parcs. Dans son texte accompagnateur Tisserand note d’ailleurs : « Ces enclaves torturées jouent le rôle de témoins, devenues des sortes de “parcs de la mémoire”, des lieux où peut se poser l’imagination » (V, 11, 12).
      Toutefois, deux images au moins méritent que l’on s’y attarde, car elles témoignent de la volonté du photographe d’imaginer un rapport différent à la nature. La première est une photographie du célèbre monument dans le parc commémoratif de Terre-Neuve à Beaumont-Hamel et qui représente un caribou (V, 98, 99). La photographie, structurée selon cet axe oblique que Hermann affectionne, montre le panorama dans une lumière bleutée d’aurore ou de crépuscule. Au-delà des bouleaux qui constituent l’avant-plan, seuls des profils sont visibles : artifice et réalité se confondent et laissent croire un instant à une scène saisie dans la sauvagerie nord-américaine. Nous oublions la sculpture dans le jardin pour voir un renne jeter son appel du haut d’un amas rocheux. Le regard du photographe retrouve ainsi le désir des commanditaires du parc qui souhaitaient donner l’illusion que les Terre-Neuviens tombés en France reposaient dans le sol natal.
      La seconde photographie qu’il convient de mentionner est très différente. Elle représente une cérémonie de Marines américains à Bois-Belleau où, au cœur d’un petit bois, un monument leur a été consacré. L’image – celle-ci toute en lignes droites : militaires à l’avant-plan et arbres de haute futaie derrière – interpelle parce que les soldats en tenues de camouflage ne sont pas des adultes mais des enfants appartenant au Young Marines (V, 148). Figés au rassemblement dans leurs treillis censés imiter la nature, les adolescents apparaissent totalement étrangers à la nature qui les environne. L’artifice de la tenue apparaît pour ce qu’elle est : un faux. L’image exploite une série de renversements – adulte/enfant, innocence/violence, nature/artifice – qui viennent renforcer le malaise provoqué par cette cérémonie militaire exécutée par des enfants. Elle nous oblige à reconnaître que la guerre n’appartient, hélas, pas qu’au passé.

Perspectives

      Le petit corpus que nous avons abordé ici est à l’évidence trop restreint pour autoriser des conclusions générales portant sur la manière dont la photographie contemporaine articule la thématique de l’environnement naturel autour de celle de la Grande Guerre. Une étude complète devrait commencer par déterminer la façon dont la nature a été photographiée à l’époque du conflit, pour mesurer ensuite la différence qui existe avec notre pratique contemporaine. Il faudrait en outre inclure, au-delà des albums publiés, l’iconographie disponible sur le Net. Certains passionnés se rendent en effet sur les lieux des combats pour tenter de saisir les paysages sous l’angle exact où ils apparaissaient sur des clichés datant de 14-18. De nombreux groupes d’amateurs, collectionneurs d’uniformes et d’armes d’époque, rejouent des combats parfois jusque dans les campagnes où ils se sont déroulés, et mettent des photographies sur leurs sites.
      Les traces de la Grande Guerre dans les paysages européens sont innombrables et elles constituent un témoignage essentiel. Néanmoins ce sont peut-être les cicatrices les moins visibles qui demandent la vigilance la plus grande. La conscience écologique qui caractérise le début du XXIe siècle invite aujourd’hui à prendre en considération des atteintes à l’environnement sur lesquelles les générations précédentes ne s’interrogeaient pas.
      Alors qu’aucun des volumes abordés ici ne reproduit de photographie de la mer, c’est peut-être dans cet environnement que l’on peut découvrir les traces les plus impressionnantes de la Première Guerre mondiale. En face de la plage de Knokke-Heist, une des villes balnéaires les plus cotées de la côte belge et qui est proche de l’important port de Zeebrugge, plus précisément à hauteur du banc de sable de Paardenmarkt, reposent plus de 35 000 tonnes de munitions. Ces déchets, dont un tiers est constitué de grenades de gaz toxique, ont été déversés en 1919 sur trois kilomètres carrés afin de minimiser le risque d’accidents liés aux travaux de déminage massif que la fin de la guerre rendait nécessaires. Actuellement, ces munitions reposent toujours sous une couche de vase qui les protège de la corrosion [13].
      Pour être invisible, cette cicatrice n’en est pas moins réelle.

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[13] On lira à ce sujet le reportage du magazine Eos, juillet-août 2013.