La nature palimpseste ?
Ecrire et photographier
la Grande Guerre aujourd’hui

- Pierre Schoentjes
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      Le récit de la guerre de 14-18 proposé par Bernard intègre certes des souvenirs de famille, mais il retrouve régulièrement aussi le ton des récits anciens qui se concentraient d’abord sur l’action des chefs. Des formules comme « vaillamment commandés par le général Ferdinand Foch » (VC, 49) émaillent un récit écrit en sympathie avec le commandement militaire. Aussi arrive-t-il qu’affleure une rhétorique un peu surannée : quand des troupes sont « médiocrement commandées » (53), l’on comprend vite qu’il doit s’agir d’Allemands.
      L’ouvrage suit chronologiquement les quatre années de combats, mais la structure s’efforce aussi de regrouper l’information selon une autre logique. Les chapitres s’intitulent : « La fidélité au monde », « Le dernier dimanche », « … et pour mon cher pays… », « Dans les blés coupés », « Après les vendanges », « L’hiver », « La possession des hauteurs », « Des points d’un bleu léger », « Verdun », « The river Somme », « La guerre durera toujours », « Friedensturm », « La mort du berger », « Frères humains… ».
      Ce rappel des différents titres illustre que ce sont aussi les lieux et les saisons qui donnent forme au livre : cet agencement qui se superpose à la chronologie linéaire est rendu nécessaire par la présence des photographies. Dans la mesure où il s’agit ici d’images prises aujourd’hui, ce sont les régions, les saisons et les spécificités du milieu naturel qui permettent les regroupements les plus intéressants. « Hiver » regroupera, sans surprise, des photographies de cimetières et d’anciens lieux de combats saisis sous la neige. Mais même quand les titres des chapitres ne permettent pas d’imaginer immédiatement les particularités « naturelles » qui ont présidé au choix des images, le lecteur les perçoit immédiatement. Ainsi, la Somme, c’est l’eau et la terre ; les Vosges, la montagne ; la Marne, la craie ; etc.

Quelle place pour la nature ?

      L’on a pu vérifier déjà que les trois ouvrages accordent une place importante à la nature. Le dernier en date exploite même directement le principe de la photographie aérienne utilisé par Yann Arthus-Bertrand pour faire voir les espaces naturels supposés les plus beaux de la planète. La Grande Guerre vue du ciel pastiche jusque dans son titre le célèbre La Terre vue du ciel (2002) d’un artiste qui a choisi de s’engager du côté de l’écologie.
      Il est manifeste que Bernard s’inspire du succès de l’ouvrage grand format d’Arthus-Bertrand pour s’efforcer d’atteindre un public aussi large que possible. Peut-être avec l’espoir que la similitude des projets photographiques vienne donner du poids à une lecture de la Première Guerre mondiale sans doute moins originale que ne le prétend la quatrième de couverture.
      Le lien avec la nature reste toutefois largement abstrait dans Vue du ciel, et si l’organisation des photographies a fait l’objet d’une véritable recherche afin de les rendre compatibles avec la structure du texte, il n’en demeure pas moins que l’articulation texte-image reste globalement faible. Le texte privilégie l’histoire et la littérature, non la géographie ou la nature. Bernard écrit sur le passé, les images montrent le présent, mais peu est fait pour assurer l’imbrication des deux projets.
      Lorsque Bernard décrit la neige qui tombe, c’est celle de l’hiver 14, qui selon l’auteur réduit avant de fondre « la querelle des hommes à ses justes proportions » (VC, 106). Quand il évoque les atteintes à l’environnement et les hommes qui ne peuvent « boire dans les flaques de chimie, de déchets, de débris humains et de déjections » (150), c’est toujours de l’époque de la guerre qu’il parle. A l’opposé de la nature décrite à l’époque de la guerre, les photographies du livre montrent avant tout un environnement bucolique. Il est similaire à celui que l’auteur place sous le regard des combattants à la fin de l’été 14 :

Tel paysage de campagne, à peindre avec ses champs, ses pâturages, ses bosquets et ses haies régulières, ce vallon d’où émergeait la pointe d’un clocher, on avait imaginé y charger allègrement, au son du clairon, aux premiers jours de la guerre ; ce paysage tendrement bucolique et riche de l’accomplissement de l’été où l’on avait parfois senti pendant quelques instants, dans l’odeur poivrée, singulièrement excitante de la poudre, la précipitation de la course et la frénésie du tir à volonté, la grisante excitation du combat dont parlent les livres ; ce paysage se révélait, l’automne venu, un cloaque. (VC, 95, 96)

      Il suffirait d’ajouter cimetières, monuments aux morts et stèles dans la liste sur laquelle s’ouvre cette citation pour se faire une idée des paysages que Vue du ciel donne à voir, lieux communs compris.

      L’aller-retour entre le passé et le présent est permanent par contre dans Cicatrices, qui scrute les lieux de la guerre sous un angle qui n’a rien de bucolique. En regard d’une photographie de Froideterre montrant un marécage « formé dans les trous creusés par les obus », le texte commente : « Paysage répugnant, qui signale une destruction absolue » (« Empreintes »). Le commentaire vaut pour 2014 comme il valait pour 1914.
      Ce positionnement différent s’explique parce que, dans le cas de Richardot, c’est la rencontre avec le terrain qui a constitué le déclencheur du projet photographique. Si comme pour Bernard Ceux de 14 de Maurice Genevoix constitue un livre de référence, le photographe explique que les mots seuls ne lui permettaient pas de saisir l’expérience qui avait été celle des combattants :

Puis il y a eu ce premier voyage initiatique en forêt d’Argonne : un terrain bouleversé, jonché de vestiges – pelles, grenades, obus, balles godillots, bouteilles, vaisselle, gamelles, verres, barbelés… (…) A arpenter ces lieux en silence, nous imaginons mal ce qu’ils ont pu être ; seules d’innombrables cicatrices sont là pour en témoigner. Dans ces endroits sauvages, terrifiants de vide et de calme, les hommes sont partout présents. (explicit signé Jean Richardot)

      C’est l’expérience d’une nature palimpseste qui permet de prendre la mesure de ce qui a été. Richardot n’a pas besoin de photographier les hommes parce que les traces qu’ils ont laissées les rendent omniprésents. Le regard de près, le cadrage serré, permet de rendre cette présence sensible. Qu’elles optent pour l’anthropomorphisation du paysage en faisant surgir des visages dans « Abris » ou tendent vers l’abstraction comme avec cette « Empreinte » de la Somme sur laquelle se clôt l’ouvrage, les photographies font surgir la guerre dans sa matérialité.
      L’ouvrage souligne aussi la violence que l’homme a fait subir à la nature quand, à côté de l’image d’un paysage où les cratères d’obus apparaissent comme un paysage de dune à peine recouvert d’une mince couche d’herbe, le texte rappelle : « Les arbres de haut jet ne peuvent repousser dans les lieux les plus bouleversés du champ de bataille ; pour toujours la terre y est à demi stérilisée » (« Empreintes »).
      Le photographe ne saisit pas l’image d’une nature triomphante qui aurait repris le dessus sur les outrages que les hommes lui ont fait subir. Cicatrices participe de cette sensibilité caractéristique de la fin du XXe siècle qui voit dans la nature quelque chose de fragile, qui ne saurait venir à bout des pires atteintes. De là aussi l’attention que les auteurs accordent à la pollution laissée par la guerre : « Appréhendés au ras du sol, les champs de bataille de la Grande Guerre ont constitué aussi d’immenses champs de déchets et débris de toutes sortes » (« Débris »).

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