La nature palimpseste ?
Écrire et photographier
la Grande Guerre aujourd’hui

- Pierre Schoentjes
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Fig. 2. S. Audoin-Rouzeau, G. Krumeich,
J. Richardot, Cicatrices, 2008

Fig. 3. M. Bernard, La Grande Guerre
vue du ciel
, 2013

      Un jeu ironique s’observe plus loin encore dans l’ouvrage quand quelques images en noir et blanc mettent en scène une association, « Les poilus de la Marne », dont les membres participent en uniforme d’époque aux commémorations. Cela nous vaut une photographie tout à fait caractéristique de la façon de Frédéric Hermann : lors de cette cérémonie du souvenir, des hampes de drapeaux obliques séparent une berline moderne roulant en contrebas à gauche et un faux-poilu à la grosse moustache à droite (V, 163). Des univers qui ne devraient jamais se rencontrer – celui de notre modernité et celui de l’époque de la Grande Guerre – sont réunis sur une même image. Par le mélange caractéristique de sourire et de douleur, le Voyage retrouve en outre la manière de Roland Dorgelès qui, dans Les Croix de bois (1919), avait également exploité l’alternance entre le rire de la foire foraine et la douleur de la mort.
      La tentative de dépasser une gravité parfois convenue n’empêche en rien le Voyage de se clore sur une tonalité grave en listant, à côté d’images des cimetières dans les Vosges, la longue série des noms des morts. A « François, Jean-André, Louis, Pierre… » (V, 251) répond un peu plus loin « Benedikt, Gebhard, Kilian, Hugo, Matthias… » (254).
      L’ouvrage est de ceux qui remplacent le voyage sur les lieux, ou qui permettent au touriste qui a visité les champs de bataille de garder en mémoire les endroits parcourus.

      Cicatrices, publié cinq ans après Voyage, est un véritable livre de photographe : Jean Richardot présente des images en noir et blanc (fig. 2). La couverture est extrêmement sobre : un gros-plan sur des barbelés noirs se détache sur un carton gris bordé de noir à gauche. Ronce de métal, ronce naturelle, l’ambiguïté guerre-nature s’installe avant même que nous ouvrions l’ouvrage. Il s’organise autour des choses concrètes : barbelés, cimetières, tombes, ruines, béton, débris, abris, métal, tranchées, munitions, empreintes constituent les sujets que l’objectif fixe et qui sont retenus comme titres des différents chapitres. L’utilisation du noir et blanc gomme les particularités dues aux différentes saisons et les jeux d’ombres et de lumière rapprochent les différents lieux. Le regard évite les grandes profondeurs et n’hésite pas à cadrer des fragments. Il n’y a aucun personnage dans le champ de vision, de sorte que l’on a le sentiment de parcourir un monde désert où l’homme n’aurait pas sa place.
L’impression dominante qui se dégage de cet ouvrage est de plonger dans un univers post-apocalyptique qui n’est pas sans rappeler celui de The Road (2006) de Cormac McCarthy, pour user d’un anachronisme. Un élément fantastique se dégage de certaines photographies qui transforment en êtres étranges les vestiges de la guerre. Fers à béton mis à nu et queues-de-cochon rouillées apparaissent comme des vers géants tandis que les casemates et les postes d’observation cuirassés prennent des allures de monstres venus d’ailleurs.
      Les textes qui accompagnent les photographies sont extrêmement sobres eux aussi : ils situent les images dans des lieux précis et rappellent la nature des combats qui s’y sont déroulés. Occasionnellement aussi, les commentaires prolongent l’effet d’étrangeté que dégagent les clichés :

Les casemates du fort de Souville, dernier rempart français devant Verdun : un observatoire cuirassé et une cloche de mitrailleuses. L’épave aux yeux vides semble ne rien savoir faire d’autre que veiller encore.    
Massif forestier de Souville (Fleury-devant-Douaumont, Meuse). (« Métal »)

      Les repères historiques alternent avec des invitations adressées à l’imaginaire à regarder du côté d’un passé mythique inquiétant. Notant par exemple que, contrairement aux églises et aux villages, les châteaux n’ont pas été reconstruits, une légende note : « Ils continuent de dresser leurs immenses squelettes sur les anciens lieux de massacre » (« Ruines »).
      L’on notera que l’ouvrage, dont les textes sont cosignés par Stéphane Audouin-Rouzeau, s’efforce de garder toujours une valeur informative importante. Les doubles-pages de commentaires sont pour l’historien l’occasion non seulement de faire un bref état de la question, mais encore de problématiser les enjeux. A chaque fois, il s’agit d’aller au-delà du lieu commun :

La Grande Guerre a laissé peu de ruines, bien qu’elle en ait produit beaucoup : le canon a rasé plusieurs centaines de villes et de villages, mais à l’exception de la “zone rouge”, si étendue dans la Meuse, devant Verdun, presque tout a été rebâti après 1919. (« Ruines »)

      La photographie n’est pas une invitation à la rêverie, mais un ancrage à un savoir qui entend prendre en compte la matérialité du monde.

      Vue du ciel, paru en 2013 sous l’égide du Ministère de la Défense, fait une plus grande place au texte que les deux ouvrages précédemment abordés (fig. 3). Michel Bernard, haut fonctionnaire qui avait déjà publié un roman sur la Grande Guerre – La tranchée de Calonne (2007) – revient à l’histoire et à des écrivains dont il se sent proche, notamment Maurice Genevoix et Alain-Fournier. Il ajoute toutefois dans ce nouveau livre une dimension nouvelle, qui est celle du paysage. Si de nombreuses photographies illustrent ce volume, ce n’est néanmoins pas un livre de photographe : l’auteur a fait appel à des photographes de l’armée – Isabelle Helies et Sylvain Pétrémand – en leur demandant de réaliser les clichés destinés à illustrer son texte.
      La majorité des photos sont prises à partir d’hélicoptères, ce qui explique évidemment le titre du livre : La Grande Guerre vue du ciel. S’ajoute à cela que Bernard entend prendre de la hauteur par rapport aux événements et que son livre choisit, contrairement à Cicatrices par exemple, de garder une plus grande distance émotionnelle avec l’horreur de la guerre. Les photographies montrent les paysages et les monuments, mais ne font aucune place aux hommes. Si les infrastructures routières sont souvent visibles, les clichés ont cependant été pris à des moments où le trafic était inexistant. Contrairement à Cicatrices, qui déréalise le monde alors même qu’il le saisit dans sa matérialité, les photographies de Vue du ciel montrent la campagne française dans sa réalité agricole quotidienne. Quand les images ne saisissent pas des forêts ou des montages aujourd’hui délaissées par l’activité humaine, elles illustrent la culture des terres qui s’accomplit sur les lieux de la Grande Guerre.
      Dans son texte, l’auteur entend brosser l’histoire de la guerre à grands traits. Des trois ouvrages étudiés ici, c’est incontestablement le plus « patriotique » ; on le vérifie bien lorsqu’apparaît le général Nivelle :

Le pays était prêt à fixer ce qui lui restait d’espérance sur Nivelle, ce général polytechnicien moins moustachu et à peine sexagénaire, qui était mince et parlait anglais. Il avait depuis le début de la guerre des qualités d’audace et une aptitude au renouvellement des formes qui semblait ce qui avait manqué à Joffre. (VC, 178)

      Avec ce portrait d’un homme volontaire et moderne, l’on est loin de l’image du boucher du Chemin des dames que la littérature de la fin du XXe siècle a popularisée. L’acharnement de Nivelle après l’échec de l’attaque initiale est passé sous silence et quand Bernard mentionne « La chanson de Craonne », c’est pour retenir l’expression du « désespoir » (VC, 186), pas celle de la révolte.

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