The Mapping Journey Project :
la cartographie à l’état dynamique

- Florence Jou
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résumé

Fig. 1. B. Khalili, The Mappy Journey Project, 2014

      Entre 2008 et 2011, la vidéaste Bouchra Khalili a réalisé The Mapping Journey Project, qui se compose de huit vidéos, The Mapping Journey, et de huit sérigraphies, The Constellations. Chaque vidéo présente le récit d’un migrant, dont le visage demeure toujours hors cadre : il trace ses déplacements au feutre sur une carte normative, filmée frontalement. Bouchra Khalili, avec ce projet, place la conversation, le croquis cartographique, l’improvisation et la réverbération au centre du processus de création, processus dans lequel l’écoute apparaît comme une base de travail incontournable. Cartes et récits s’élaborent dans leurs états fragiles et éphémères, comme si la connaissance du monde reposait davantage sur des gestes improvisés individuellement. C’est donc une autre perception de la cartographie qui est activée ici, par la fabrique de croquis formés de traces physiques. Et si oralité et cartographie se font écho, la relation entre voix et image propose une autre dynamique : quand l’expérience humaine s’appréhende par des gestes qui se réverbèrent, visibles sous forme de constellations…
      Outre les propos de Bouchra Khalili, cet article est émaillé de réflexions théoriques empruntées notamment à Tim Ingold, qui développe une approche écologique des processus de fabrication des objets.

A l’écoute

      Pour l’élaboration de The Mapping Journey Project, Bouchra Khalili a enregistré différents récits de migrants au cours de ses voyages dans le pourtour méditerranéen [1] :

Les projets naissent toujours d’une expérience de la perte. Je me perds là où je travaille, et c’est de cela que naissent les rencontres. On peut appeler cela le hasard, mais un hasard organisé par une “dérive”, presque au sens debordien. Ensuite, lorsque la rencontre a lieu, commencent de nombreuses conversations. C’est à la fois une manière d’apprendre à se parler, et une sorte de geste d’écriture sans l’écriture, parce que ce ne sont pas des interviews. Ces séances de conversations permettent donc que le récit en tant que tel naisse et se formule, même si je n’interviens pas dans le contenu [2].

En amont du récit, de multiples « conversations » ont donc lieu, au cours d’un travail placé sous le signe de la dérive, en référence à la démarche des situationnistes. La vidéaste se laisse « aller aux sollicitations du terrain et des rencontres qui correspondent » [3], les visions et les ambiances s’enchaînent, et c’est cette dynamique qui est au cœur de son processus de création. En dérive, jouant des effets d’emboîtements visuels, Bouchra Khalili travaille au rythme de son propre mouvement. Elle produit un montage singulier fondé sur ses expériences vécues. Avec l’énergie de son corps et l’intensité de son regard, elle recherche une position d’implication dans son environnement, sans suivre de scénario ou de plan prédéterminés, prêtant une attention particulière aux conditions d’émergence de l’image.
      L’image est alors appréhendée pour ses rapports de contiguïté ; par conséquent, elle peut être considérée pour ses caractéristiques écologiques : « Elle n’existe pas en soi, déconnectée de l’endroit où elle a été faite, du récit qu’elle porte, d’un rapport au son, y compris des sons d’ambiance qui ne sont jamais accidentels » [4]. Elle produit des échanges sensibles, au même titre que les « surfaces » de l’environnement, élément essentiel dans certains travaux qui s’inscrivent dans une approche écologique, notamment ceux de l’anthropologue Tim Ingold [5]. Zone de contact, l’image réfléchit ou absorbe de la lumière, émet et diffuse des vibrations, dans un monde perçu pour ses interactions, où aucun élément n’existe de manière autonome. Dans l’œuvre de Bouchra Khalili, elle est en particulier liée à la dimension sonore (récit, son, ambiance). Comme si observer était indissociable d’un travail d’écoute. Une grande partie de l’environnement se manifeste par des sons pour Tim Ingold [6] (chant des oiseaux, bruit du tonnerre, murmure du vent, craquements, etc.). C’est un espace de dialogues permanents entre non-humains et humains, que l’on pourrait presque qualifier de « chant relationnel ». La voix humaine n’y est pas l’unique « gestuelle vocale », elle se mêle aux autres présences du monde. Dans ce cas précis, les rencontres avec les migrants ne reposent pas uniquement sur le désir de les filmer, mais d’abord de comprendre comment le dialogue se forme. En écartant la caméra du sujet [7], en tentant de traduire ce que les autres disent, avec ce qui les entoure. D’où la nécessité, pour Bouchra Khalili, de résider sur les lieux de vie de ceux qu’elle filme.
      Bouchra Khalili voyage. Plus précisément, elle réside là où elle travaille. Pour ses précédents projets, elle a adopté une démarche similaire. En 2005, pour Pueblos Hermanados, elle a séjourné à Vejer (Espagne) et à Chefchaouen (Maroc) ; en 2006, pour Straight Stories, elle a également vécu dans le pourtour méditerranéen, en Espagne et au Maroc. La vidéaste place la résidence sous le signe du retrait, ce qui pourrait paraître paradoxal. Elle laisse la parole advenir, elle n’intervient pas dans le contenu. Ce retrait est une « éducation de l’attention » [8] : il s’agit de trouver une « forme de sensibilisation et de réglage vis-à-vis du monde », d’apprendre soi-même à être une présence parmi d’autres, de se défaire de son statut de vidéaste pour recueillir ce qui s’offre – ce qui implique une certaine durée. Bouchra Khalili ne prétend pas filmer un récit universel dont la signification serait admise par tous et immédiatement compréhensible. Le temps de la traduction s’avère nécessaire : pouvoir repérer des gestes et des sons, saisir leur évolution, etc. La traduction pourrait devenir synonyme de « dérivation » dans cette expérience de la conversation. Le philosophe Arne Næss évoque cette notion à propos de son écosophie, s’intéressant au processus d’élaboration d’un système commun de réflexion. Il invite en premier lieu à formuler une « plateforme », contenant des énoncés volontairement vagues et ambigus [9]. Ce point de départ économique et fragmentaire permet d’envisager l’échange entre les individus comme s’il était question de tracer des lignes de dérivation : chacun produit ses propres précisions et interprétations, qui pourraient être perçues comme des directions géographiques. Les séances de conversation entre la vidéaste et les migrants construisent une sorte de géographie de la parole, elles sont comparables à un cours ou une voie fluviale, formé(e) d’affluents, caractérisé(e) pour ses mouvement sinueux et ses détours.
      Les conversations sont une esquisse de l’expérience cartographique à l’œuvre dans les vidéos, où la carte va « transporter » les gestes et la voix des migrants. Transporter, car l’enjeu est véritablement celui du déplacement, et ce, dès les prémices du processus de Bouchra Khalili (fig. 1).

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sommaire

[1] Bouchra Khalili s’est rendue, entre autres, à Marseille, Bari, Barcelone, Istanbul.
[2] Entretien Bouchra Khalili/Thomas Lapointe, revue Entre.
[3] T. Davila, Marcher, Créer. Déplacements, flâneries, dérives dans l’art de la fin du XXe siècle, Paris, Ed. du Regard, 2002. L’auteur cite les propos de Guy Debord, il fait état de caractéristiques essentielles de la dérive, pp. 30-31.
[4] P. Azoury, Story mapping - Bouchra Khalili, Marseille, Bureau des Compétences et Désirs, 2010.
[5] Tim Ingold considère que l’environnement est structuré par les surfaces, il s’appuie notamment sur l’approche écologique de la perception du monde de James Jerome Gibson.
[6] T. Ingold, Marcher avec les dragons, Bruxelles, Zones sensibles, 2013. Dans le chapitre « Marcher avec les dragons », Ingold revient sur l’expérience du monde, qui se construit en prêtant attention à tous les interlocuteurs, même non-humains, qui sont les voix de la nature.
[7] Bouchra Khalili indique elle-même que les séances de conversation ne sont généralement pas filmées ou enregistrées.
[8] T. Ingold, Marcher avec les dragons, Op. cit., p.272.
[9] A. Næss, Ecologie, communauté et style de vie, Paris, Ed. Dehors, 2013.Arne Næss propose de mettre en place une « écosophie » (soit un système qui n’est pas caractérisé par les généralités mais les actions et les décisions) où le choix de la plateforme de départ est essentiel : « Le choix d’un énoncé plutôt vague et ambigu dans les argumentations les plus élémentaires conduit à adopter une rédaction aussi économe que possible, ce qui rend aisément compréhensibles les énoncés en question et ouvre toute une variété de possibilités différentes pour la dérivation et l’interprétation », p. 83.