Essai de méthode :
Du discours et des cartes

- Marie Flament
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Fig. 4a. Abbaye de Shrewsbury et ville

Fig. 4b. Plan du monastère Saint-Pierre-Saint-Paul
au XVIIIe s.

Fig. 5. L’itinéraire de Festus en Illyrie

Cartes et plans, gages de vraisemblance

 

       Nombre de documents introduits dans les romans policiers érudits répondent à la notion centrale de vraisemblance. Pour Bertrand Lançon, l’auteur du Prix des Chiens, l’hyperréalisme donne l’illusion du réel ; la carte qu’il propose en est la preuve. L’élaboration de l’itinéraire de Festus a été l’occasion de recherches rigoureuses, comme l’auteur le confie à propos de son personnage principal :

 

       J’ai projeté son itinéraire en m’inspirant scrupuleusement des routes et des stations-auberges existantes, que l’on connaît bien - ainsi que les distances - grâce à plusieurs itinéraires écrits qui datent du VIe siècle (entretien).

 

Un véritable travail d’archéologie littéraire et géographique génère et encadre le jeu. L’extrême précision du fait historique n’est pas une astreinte mais une contrainte choisie, donnant à l’imagination de l’auteur la possibilité de se libérer sans jamais s’éloigner de la vraisemblance. Un dialogue s’installe entre l’élaboration du plan et la création du texte, le fait historique stimulant ainsi l’imaginaire. D’une certaine manière la carte et les recherches que son élaboration requiert revêtent un caractère narratogénique : l’image génère le texte, la réalité géographique suggère certaines péripéties, le cas le plus représentatif étant celui de la carte de Stevenson à l’origine de l’intrigue de L’Ile au Trésor.
       John Sack choisit un parti différent pour la carte au seuil du Complot des Franciscains. Intitulée « L’Italie et la région d’Assise, en 1270 » [p. 17], celle-ci sert davantage à établir un cadre général qu’à reproduire fidèlement la géographie de l’époque L’auteur ne cache pas la souplesse avec laquelle il utilise la carte : « They [maps] are not exactly to scale (...) the names of sites are changed » (entretiens) [23]. Dans Le Complot des Franciscains, la narration s’appuie sur l’Histoire, mais l’auteur préfère sortir des sentiers battus pour qu’elle ne devienne pas une entrave à son imagination. Profondément attachée à sa région et à son histoire [24], Ellis Peters s’est quant à elle vraisemblablement inspirée de cartes historiques (fig. 4a et 4b). On reconnaît aisément le dessin de l’abbaye, des routes ou des sinuosités des cours d’eau. D’autre part, Shrewsbury peut encore être qualifiée de ville médiévale en regard de la disposition de ses rues. Histoire et imagination président donc à l’élaboration de cette carte, tout comme à celle du roman historique que nous livre Ellis Peters.
       De même, les trois cartes du Pendule de Foucault sont réelles ou inspirées de cartes réelles. La première carte dont la structure a la forme d’un T traduit fidèlement la conception médiévale du monde, tout comme les cartes inspirées Du Somnium Scipionis de Macrobe ont véritablement servi de modèle aux représentations géographiques du monde jusqu’au XVIe siècle. Eco rapporte même les références précises de la troisième carte, issue de l’Utriusque Cosmi Historia de Robert Fludd. La véracité de ces cartes renforce les investigateurs dans leur rôle d’érudits spécialistes de la période des Templiers.
       Tous ces exemples étayent l’affirmation de Tilleul selon laquelle : « L’image entretient, par ses effets de réel, l’illusion d’une fiction plus vraie, et surtout plus séduisante, que la réalité » [25]. Les cartes, et de manière générale, l’insertion de ces « formes de hors-texte » témoignent de la documentation des écrivains et, en miroir, attestent la maîtrise de savoirs spécifiques que les personnages sont censés posséder.

 

Cartes et plans au service du savoir

 

       Cartes et plans ont également une fonction didactique. Cependant, pour que cette visée didactique remplisse pleinement son office, le lecteur doit rester vigilant et bien distinguer documents réels et documents créés pour les besoins de la fiction ; il doit aussi s’interroger sur les motivations qui ont poussé l’auteur à utiliser de tels documents,

 

       éviter le piège qui consiste à considérer le message (textuel ou iconique) comme simple reflet du monde : le texte n’est pas qu’un document, son étude « littéraire »implique la prise en compte des procédés spécifiques de sa transformation du monde [26].

 

En d’autres termes, on pourrait appliquer le « Who done it » aux cartes présentes dans ces romans.
       Les recherches historiques accomplies par plusieurs auteurs de romans policiers érudits, sont l’occasion de réflexions critiques sur le rapport de l’image intégrée dans la fiction au réel. Cher Bertrand Lançon, également professeur d’Histoire de l’Antiquité tardive, à la découverte de la latinité s’ajoute une réflexion sur le monde contemporain. Enoncée dans la postface, elle est en réalité déjà contenue dans l’avant-propos et dans la carte (fig. 5) [27]. L’analogie géographique explicitée dans l’avant-propos entre l’Illyrie et les « actuelles Croatie, Serbie et Bosnie », induit une réflexion intemporelle sur le devenir de cette région qui se relève à peine de la guerre de Bosnie lorsque le roman est écrit [28]. La comparaison des enjeux de ces deux périodes de troubles interroge la notion de peuple, la notion de nation, mais aussi l’Europe. En effet, avec la question imminente de l’entrée de la Turquie, la question des limites se pose, celle aussi de la tolérance religieuse. Sans prendre partie, Lançon propose des pistes de réflexion [29].
       Cette ouverture vers une réflexion sur notre état des connaissances est également proposée dans la carte présentée dans l’addendum d’Imprimatur. Tout comme Le Nom de la Rose ou L’Eglise de Satan d’Arnaud Delalande, le premier roman de Monaldi et Sorti est constitué d’un récit cadre dans lequel est enchâssé le contenu d’un manuscrit prétendument trouvé. Le récit cadre est formé par deux lettres, un addendum, des notes et des documents, le tout étant une sorte d’autocritique du roman ou plus exactement, l’ensemble du roman étant l’imprimatur du manuscrit prétendument trouvé. Le récit cadre s’attache principalement à évaluer la vérité historique des faits narrés dans le manuscrit et ce n’est pas un hasard si la carte est insérée dans un addendum [p. 770]. Le mot désigne généralement l’ajout d’un document, mais dans un certain contexte, il peut s’agir d’un document juridique, ce qui semble être ici le cas. Les lettres du récit cadre nous apprennent en effet que le manuscrit et ses documents critiques sont envoyés au Vatican pour servir d’arguments au procès de canonisation du pape Innocent XI envisagé autour de 2040. La véracité desdits documents se doit donc d’être irréprochable. Parmi ces documents se trouve une carte représentant la situation de la principauté d’Orange par rapport à la légation d’Avignon et au royaume de France. Cette carte très schématique met en évidence la complexité des enjeux politiques autour desquels gravite l’intrigue du roman. Sa simplicité en fait un outil démonstratif et didactique destiné à comprendre une situation historique tout en restant dans le contexte ludique du récit. D’une certaine manière, l’image est ici un résumé simplifié des jeux politiques complexes développés dans le texte. Paradoxalement, cet imprimatur fictif, ou du moins futuriste, nous apporte de véritables informations historiques.

 

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[23] « Elles [les cartes] ne sont pas exactement à l’échelle (.) les noms des lieux ont été modifiés ».
[24] Pour plus d’informations sur la région, voir le site Darwin Country.
[25] J.-L. Tilleul, Théories et lectures de la relation image-texte, Op. cit. p. 85.
[26] Ibid., p.101.
[27] B. Lançon, Le Prix des Chiens, Op. cit., p. 9.
[28] « J’ai écrit Le Prix des Chiens à la fin du XXe siècle, alors que la guerre de Bosnie s’achevait et que Sarajevo commençait à respirer de nouveau » (B. Lançon, Le Prix des Chiens, Op. cit., p. 205).
[29] « L’occasion s’est ainsi présentée à moi de rappeler que la pénurie peut côtoyer l’abondance, qu’il n’y a rien à craindre des immigrations et des acculturations, et seulement à craindre d’elles si on les bâcle ; mais aussi que, tant que les pays de l’ex-Yougoslavie ne seront pas intégrés à l’Europe, cette dernière sera orpheline de son Orient, ses composantes helléniques, slaves et ottomanes » (Ibid.).