« Entrer dans la sensation du réel » :
la « forte impression » des images dans
Le Dossier M
de Grégoire Bouillier

- Pauline Flepp
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Résumé

Dans Le Dossier M, Grégoire Bouillier développe, à plusieurs reprises, une réflexion sur la littérature et sur la question du format, que pouvaient déjà annoncer le titre même de l’œuvre, ainsi que son dispositif – un site internet vient compléter les livres imprimés. Rejouant le « ceci tuera cela » de Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris, Bouillier envisage frontalement le changement de paradigme qui est en train de se jouer, soit le glissement d’une civilisation de l’écrit à une civilisation de l’image. Dans un entretien avec Anne Coudreuse, il déclare à propos de son dernier ouvrage : « Dans ce livre, j’ai testé plein de solutions littéraires par rapport à des choses que je ne veux pas faire ». C’est donc sur cet aspect expérimental du Dossier M que nous voudrions nous pencher. Quelles sont les solutions proposées par l’écrivain ? Et parvient-il, par les différences pièces qu’il verse au « dossier », à nous faire « entrer dans la sensation du réel » ?

Mots-clés : Grégoire Bouillier, Le Dossier M, hapticité, cinéma, cinévision, Gilles Lipovestky, Jean Serroy

 

Abstract

In Le Dossier M, Grégoire Bouillier develops, on several occasions, a reflection on literature and on the question of format, which could already have been foreshadowed by the title of the work itself, as well as by its device - a website complements the printed books. Replaying Victor Hugo’s « this will kill that » in Notre-Dame de Paris, Bouillier considers head-on the paradigm shift that is taking place, that is, the shift from a civilisation of the written word to a civilisation of the image. In an interview with Anne Coudreuse, he says of his latest work: « In this book, I tested a lot of literary solutions to things I don’t want to do » . It is therefore this experimental aspect of Dossier M that we would like to focus on. What are the solutions proposed by the writer? And does he manage, through the different pieces he adds to the « dossier », to make us « enter into the sensation of reality » ?

Keywords: Grégoire Bouillier, Le Dossier M, hapticity, cinema, cineview, Gilles Lipovestky, Jean Serroy

 


 

 

Le Dossier M de Grégoire Bouillier est composé de deux tomes, chacun de près de 900 pages, qui ont été publiés chez Flammarion en 2017 et 2018 [1]. Si nous voulions tenter de donner un aperçu des principaux fils narratifs qui parcourent ce Dossier, nous pourrions commencer par avancer que l’ensemble raconte l’histoire d’un amour, amour pour la fameuse M, qui donne son titre au dossier, et l’histoire d’une mort, avec le suicide de Julien, mari d’une maîtresse d’une nuit – ces deux fils d’Ariane de la narration étant étroitement intriqués. Voici pour le « canevas » de ce vaste récit autobiographique, canevas auquel nous ne saurions néanmoins le réduire. Le dispositif même de l’œuvre donne à voir sa dimension tentaculaire : des pièces supplémentaires au Dossier sont disponibles sur un site internet [2], chaque pièce étant reliée à des passages indiqués dans les livres publiés. Ces pièces sont de différentes natures : textuelles, audio, vidéo, iconographiques, ciné-roman photo, ou encore grille de mots croisés [3].

Cependant, ce n’est pas seulement parce que Grégoire Bouillier verse des images à son dossier que son œuvre permet d’interroger ces moments où « l’image touche la littérature ». C’est aussi parce qu’il développe, à plusieurs reprises, toute une réflexion sur la littérature et sur la question du médium. Rejouant le « Ceci tuera cela » de Victor Hugo [4], il envisage ainsi frontalement, lors d’un entretien avec Anne Coudreuse, le changement de paradigme qui est en train de se jouer :

 

La littérature a un problème aujourd’hui – ou bien c’est notre époque qui a un problème avec elle –, en tout cas, on est passé de la civilisation de l’écrit à la civilisation de l’image et, du coup, la littérature se trouve un peu dans la même situation que la peinture au moment de l’apparition de la photographie : elle va devoir se réinventer si elle veut rester dans la course, si elle veut aller de l’avant [5].

 

Il y a donc revendication de l’aspect expérimental du Dossier M, revendication qui s’exprime souvent négativement, sous la forme de refus martelés dans l’œuvre et dans le discours sur l’œuvre : « Je n’en peux plus de l’unité fictive des livres. Je n’en peux plus que les livres ne soient que l’image de livres » [6], écrit ainsi Grégoire Bouillier au Livre 1 du Dossier M. Et lors de l’entretien avec Anne Coudreuse : « Dans ce livre, j’ai testé plein de solutions littéraires par rapport à des choses que je ne veux pas faire » [7]. Néanmoins, il définit également son entreprise positivement :

 

Ce qui me soucie, c’est de parler de la réalité, de ce qui a lieu et dont j’ai été le témoin, voire l’acteur. Je cherche, avec des mots, à entrer dans la sensation du réel. Ce que les événements nous font, comment ils nous transforment, ce que nous éprouvons en dedans de nous, émotionnellement et intellectuellement [8].

 

Nous voudrions donc nous pencher sur l’intrication étroite qui est à l’œuvre au sein du Dossier M – avec le souci de « parler de la réalité », mais aussi de l’épuiser – entre l’expérientiation sensorielle des images et l’acte littéraire. Bien sûr, nous serons amenée à commenter des images concrètement versées au dossier, pour voir dans quelles mesures elles contribuent (ou non) à nous faire « entrer dans la sensation du réel ». Mais nous nous intéresserons surtout à toutes les images cinématographiques – pas toujours matériellement intégrées dans le dossier – qui nourrissent et la vie et l’œuvre de Grégoire Bouillier, investissant en profondeur son rapport à la réalité et la trame de son texte. Il s’agira ainsi de voir comment on glisse d’une « cinévision » [9], pour reprendre l’expression de Gilles Lipovetsky et Jean Serroy, à une cinélittérature.

 

« Entre M et moi, ce ne fut pas une question d’images »

 

Du septième sens à la forte impression des images : un retour du refoulé ?

 

L’entrée de M dans le récit est longtemps différée, puisqu’elle se fait seulement à la partie III du Livre 1, et elle s’ouvre sur un déni si virulent qu’il en devient presque suspect :

 

[…] entre M et moi, ce ne fut pas une question d’images, pas du tout, il faut le dire dans quelle langue ? Non ! M trouva le chemin de mon être par une voie dont j’ignore le secret, elle franchit mon seuil par une porte à moi-même dérobée et elle s’insinua dans mes fibres par un sens qui n’était ni la vue ni l’odorat et encore moins le toucher ou l’ouïe ou le goût et il faut croire qu’il s’agissait d’un sixième sens ou peut-être du septième du nom et je n’en sais rien [10].

 

En effet, de même que le surgissement de M dans la vie du narrateur a été retardé pendant près de 150 pages, dans un livre pourtant placé sous le sceau de son initiale, la rencontre avec M est elle aussi différée, ou plutôt se fait en deux temps. Dans un petit carnet, Grégoire Bouillier a noté « 23 juin 2004. Rencontre MB » [11]. Mais en réalité, comme il l’écrit quelques pages plus loin, « c’est un autre jour que M fit irruption dans [s]a vie », début avril 2004. Il a alors senti dans son dos, alors qu’il prenait un café sur son lieu de travail, « une sensation étrange », « intense », « une espèce de brûlure » [12]. Se retournant, il saisira seulement, tout au bout d’un couloir, une silhouette et une chevelure.

Grégoire Bouillier tient donc à souligner combien la naissance de son histoire de M déroge à la loi universelle de la scène de première vue, contenant la charge affective qui propulse l’histoire d’amour, et son récit : pas question, ici, du fameux « et leurs yeux se rencontrèrent », qui donna son titre à l’étude de Jean Rousset, et que Grégoire Bouillier cite d’ailleurs, parmi plusieurs autres extraits de romans, pour mieux, ensuite, s’inscrire en faux par rapport à ce topos romanesque, puisque l’amour de M ne lui serait pas venu d’abord par les yeux.

 

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[1] G. Bouillier, Le Dossier M : Livre 1, Paris, Flammarion, 2017 (désormais Livre 1) ; Le Dossier M : Livre 2, Paris, Flammarion, 2018 (désormais Livre 2). C’est à cette édition que renverront la majorité de nos notes. Le Dossier M est paru, en 2020, en poche, dans des éditions revues et augmentées par l’auteur : Le Dossier M, Livre 1 – Rouge, Livre 2 – Bleu, Livre 3 – Violet, Livre 4 – Noir, Livre 5 – Jaune, Livre 6 – Vert, Paris, J’ai lu, 2020. Nous nous réfèrerons ponctuellement à ces éditions, pour commenter des extraits qui ne figuraient pas dans la première édition de 2017 et 2018.
[2] Site internet Le Dossier M (consulté le 25 avril 2023).
[3] Dans son article sur Le Dossier M, Corentin Lahouste procède à un relevé précis de la nature des différentes pièces versés au dossier (C. Lahouste, « Esthétique de la prolifération, poétique de la dérive et éloge de l’évasement », Roman 20-50, 2020/2, n° 69, pp. 201-213).
[4] Le chapitre 2 du livre V de Notre-Dame de Paris marque une pause dans la narration, avec une explicitation de la formule énigmatique de Frollo (« Ceci tuera cela ») qui donne lieu à une théorie personnelle de Victor Hugo sur le changement de paradigme entre la pierre et le livre. L’âge nouveau, celui de Gutenberg, celui du livre imprimé et de l’expression multipliée de la pensée, ouvre une ère nouvelle de l’histoire de la civilisation humaine.
[5] A. Coudreuse, « Entretien avec Grégoire Bouillier », Romanesques Revue du Cercll/ Roman & Romanesque, n°11, 2019, Romanesque et écrits personnels : attraction, hybridation, résistance (XVIIe-XXIe siècles), p. 261.
[6] Livre 1, p. 190.
[7] Ibid., p. 264.
[8] A. Coudreuse, « Entretien avec Grégoire Bouillier », art. cit., p. 267.
[9] G. Lipovestky et Jean Serroy, L’Ecran global. Cinéma et culture-médias à l’âge hypermoderne, Paris, Seuil, 2007.
[10] Livre 1, p. 128.
[11] Ibid., p. 123.
[12] Ibid., p. 125.