Écrire l’instant,
défi littéraire des Salons de Diderot

- Elise Pavy
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Fig. 1. Joseph Marie Vien, Saint Denis (détail)

Le « déroulement » du tableau : description et recréation picturales

Repères spatiaux et plans picturaux

       Dans ses Salons, Diderot explore toutes les possibilités de transcription de l’image en texte. Pour Gita May [10], « l’organisation spatiale des tableaux se traduit par une description technicienne qui s’établit par plans successifs, par groupements et masses ». De nombreux comptes rendus sont en effet saturés par des repères spatiaux, généralement situés en début de phrase, qui participent d’une mise en scène de la description. La critique du Saint Denis de Vien (fig. 1) commence en ces termes :

       À droite, c’est une fabrique d’architecture, la façade d’un temple ancien, avec sa plate-forme au-devant. Au-dessus de quelques marches qui conduisent à cette plate-forme, vers l’entrée du temple, on voit l’apôtre des Gaules prêchant. Debout derrière lui, quelques-uns de ses disciples ou prosélytes. A ses pieds, en tournant de la droite de l’apôtre, vers la gauche du tableau, un peu sur le fond, agenouillées, assises, accroupies, quatre femmes dont l’une pleure, la seconde écoute, la troisième médite, la quatrième regarde avec joie. Celle-ci retient devant elle son enfant qu’elle embrasse du bras droit. Derrière ces femmes, debout, tout à fait sur le fond, trois vieillards dont deux conversent et semblent n’être pas d’accord. Continuant de tourner dans le même sens, une foule d’auditeurs, hommes, femmes, enfants, assis, debout, prosternés, accroupis, agenouillés, faisant passer la même expression [...]  [11].

Tout ce passage, structuré par les repères spatiaux, rend compte d’une description analytique et exhaustive du tableau de Vien. Diderot s’adonne à une décomposition minutieuse du tableau, à une lecture objectivante de l’image. La notation la plus frappante concerne celle qui gouverne le déplacement de l’œil du spectateur (« en tournant de la droite de l’apôtre, vers la gauche du tableau », « continuant de tourner dans le même sens »). La lecture du tableau, de la droite vers la gauche, inverse la lecture du texte de la gauche vers la droite, comme si l’écriture constituait l’exact reflet spéculaire de la peinture. La description oriente ainsi le regard du spectateur sur la composition de la toile avant de révéler le sens des différents plans observés. C’est en effet l’ange de la Religion, et non Saint Denis, qui constitue pour Diderot le point focal de la composition de Vien, comme le précise le salonnier :

Mon œil tourne autour de lui. Il donne une grande profondeur à la scène. Il m’y fait discerner trois plans principaux très marqués, le plan de la Religion qu’il renvoie à une grande distance sur le fond, celui qu’il occupe, et celui de la Prédication qu’il pousse en devant [12].

       Diderot dirige subrepticement son compte rendu vers une interprétation subjective de la toile de Vien. Daniel Arasse montre que l’ordre de la description est toujours commandé par le contenu sémantique de l’œuvre peinte, par l’identification du « sujet iconographique », soit le sujet du tableau, et sa confrontation avec le « sujet éthique », c’est-à-dire son sens moral [13]. Il y a donc un continuum entre le texte et l’image car Diderot retranscrit dans sa description les repères spatiaux, nécessaires à la compréhension immédiate de la toile, tout en offrant une interprétation du système signifiant des différents plans du tableau, indispensable à son décryptage. Les trois plans isolés par Diderot (plan de la religion, plan du messager, plan de la prédication humaine) reproduisent une forme de trinité divine. Philippe Déan commente en ces termes le tableau de Saint André de Deshays (Salon de 1761), très comparable dans sa structure au Saint Denis de Vien : « la perspective n’est pas qu’un phénomène technique pour reproduire avec fidélité certains phénomènes optiques. C’est aussi une manière de distribuer l’information, de répartir les détails dans une configuration qui éveille aussitôt la propension à mettre en équivalence le croire et le voir. » [14] La distinction des différents plans de la toile permet de mettre en place un continuum entre lecture du tableau et sens de la critique d’art.
       Diderot « déroule » ainsi l’image grâce à sa description, d’abord analytique, lorsqu’il décompose l’œuvre picturale, puis explicative, quand s’opère le déchiffrement de la sémiologie de la peinture. L’organisation de la description suit l’ordonnancement du tableau ; elle devient une image spéculaire de l’image elle-même. Selon Bernard Vouilloux,

crispée autour d’une impossible exigence de fidélité et d’exhaustivité, la description s’inscrit, en dernière analyse, dans l’horizon conceptuel de la mimèsis, celui que postulent, au stade classique de leur développement, la « littérature » et la « peinture ». Si les mots et les figures peintes entretiennent chacun de leur côté un rapport mimétique avec la réalité, la description peut bien apparaître comme le lieu mimétique privilégié où le langage copie ou reproduit le tableau [15].

       La description devient le double textuel de l’image, qu’elle aspire à refléter en la décomposant dans ses moindres détails. La vision du scripteur-scrutateur du tableau n’en demeure pas moins essentielle : c’est par l’entremise de son regard que sont dévoilées, décomposées puis reconstruites les toiles présentes au Salon carré du Louvre.

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[10] G. May, « Diderot entre le texte et l’image », dans Denis Diderot (1713-1784), Colloque international Paris-Sèvres-Reims-Langres, Paris, Aux amateurs de livres, 1985, p. 332.
[11] D. Diderot, Salon III. Ruines et paysages. Salon de 1767, op. cit., p. 94.
[12] Ibid., p. 101.
[13] Voir D. S, « L’Image et son discours, deux descriptions de Diderot », dans Scolies, Cahiers de recherche de l’ENS, 1973-1974, n°3-4, pp. 131-160.
[14] Ph. Déan, « Deux sortes de peintures », dans Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie (RDE), Langres, Klincksieck, n° 22, avril 1997, p. 48.
[15] B. Vouilloux, « La description du tableau dans les Salons de Diderot », dans Poétique, Paris, Seuil, n° 73, février 1988, p. 28.