L’informe comme champ opératoire
de la Figure

- Macha Ovtchinnikova
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résumé

Fra Angelico, L’Annonciation, vers 1449

Fr. Bacon, Self-portrait, 1973

      Dans le champ théorique des arts visuels, le terme de la Figure se manifeste sous un aspect ambivalent. A la fois sensible, charnelle, matérielle, et spirituelle, sublime, intellectuelle, la Figure n’est pas assimilable à la forme. Au contraire, elle interroge la forme en opérant, en évoluant dans le champ de l’informe. Pour atteindre l’essence spirituelle de la forme représentée, les artistes la manipulent, la repensent, la remodèlent mais aussi la déforment. En analysant les textes de Gilles Deleuze, Francis Bacon. Logique de la sensation, et de Georges Didi-Huberman, Fra Angelico, dissemblance et figuration, on étudiera la puissance de l’informe dans l’analyse figurale des œuvres si différentes de Fra Angelico et de Francis Bacon. Il s’agira de montrer à l’aide de quelques citations plusieurs effets de la Figure dans le champ pictural que révèlent Didi-Huberman et Deleuze. On verra ainsi en quoi l’informe apparaît comme un champ opératoire de la Figure. En parlant de l’informe on ne se réfère pas directement à Georges Bataille mais à l’étude que Georges Didi-Huberman lui consacre intitulée La Ressemblance informe, ou le gai savoir visuel selon Georges Bataille. Une telle approche permet de tisser les liens théoriques et terminologiques entre ces trois textes fondateurs.
      Plutôt que d’adapter une structure dialectique, l’analyse comparée des deux théories impose une structure de déploiement. En partant de la figuration, comme modèle de représentation mimétique, Deleuze et Didi-Huberman l’articulent aux concepts de déformation et de dissemblance. Le dissemblable et la déformation introduisent l’altérité dans la matière en bousculant toutes les relations sur lesquelles s’appuyait la figuration mimétique.

Dissemblance et déformation

      En étudiant l’œuvre de Fra Angelico, Didi-Huberman a souhaité se placer dans le contexte culturel et religieux du peintre dominicain du Quattrocento. Ainsi, le théoricien affirme qu’au XVe siècle, la dissemblance équivaut la figuration. Contrairement au sens actuel, figurer ne signifie pas créer, révéler l’aspect visible de la chose représentée. Au contraire, figurer pour Fra Angelico consistait à « s’écarter de l’aspect, le déplacer, décrire un détour hors de la ressemblance et de la désignation, bref entrer dans le domaine paradoxal de l’équivoque et de la dissemblance » [1]. Dissembler, ce serait transfigurer la matière pour suggérer une présence virtuelle du mystère de l’incarnation.
      Le dissemblable résonne avec le terme deleuzien de « déformation ».

A l’oiseau se sont substitués, non pas une autre forme, mais des rapports tout différents, qui engendrent l’ensemble d’une Figure comme l’analogue esthétique de l’oiseau (rapport entre bras de la viande, tranche du parapluie, bouche de l’homme). Le diagramme-accident a brouillé la forme figurative intentionnelle, l’oiseau : il impose des taches et traits informels, qui fonctionnent seulement comme des traits d’oisellité, d’animalité. Et ce sont ces traits non figuratifs dont, comme d’une flaque, sort l’ensemble d’arrivée, et qui, par-delà la figuration propre à cet ensemble à son tour, l’élèvent à la puissance de pure Figure. Le diagramme a donc agi en imposant une zone d’indiscernabilité ou d’indéterminabilité objective entre deux formes, dont l’une n’était déjà plus, et l’autre, pas encore : il détruit la figuration de l’une et neutralise celle de l’autre. Et entre les deux, il impose la Figure, sous ses rapports originaux. Il y a bien changement de forme, mais le changement de forme est déformation, c’est-à-dire création de rapports originaux substitués à la forme (…) Le diagramme a induit ou réparti dans tout le tableau les forces informelles avec lesquelles les parties déformées sont nécessairement en rapport, ou auxquelles elles servent précisément de « lieux » [2].

Ces nouveaux rapports issus de la déformation semblent relever de l’informe. Didi-Huberman écrit : « l’informe ne qualifie aucunement des termes – des « choses informes » en tant que telles –, mais des relations » [3]. Dans la citation de Deleuze, il paraît manifeste que ce processus est généré, ponctué et forgé par des agents de déformation.

Diagramme, figure critique et symptôme

      Le diagramme, terme attribué à Bacon, est l’un de ces agents. Le diagramme brouille la forme, rend la figuration accidentée. Il semble à la fois événement d’image et programme esthétique, accident, irruption involontaire et résultat de l’acte de peindre. Deleuze propose une définition de ce terme.

En quoi consiste cet acte de peindre ? Bacon le définit ainsi : faire des marques au hasard (traits-lignes) ; nettoyer, balayer ou chiffonner des endroits ou des zones (taches-couleur) ; jeter de la peinture, sous des angles et à des vitesses variés. […]
Ce sont précisément ces données qui seront démarquées, ou bien nettoyées, balayées, chiffonnées, ou bien recouvertes, par l’acte de peindre. […]
C’est ce que Bacon appelle un Diagramme [4].

Issu d’un processus matériel, physique, corporel, le diagramme serait « l’ensemble opératoire des traits et des taches, des lignes et des zones » [5]. Il propulse une énergie révélatrice de l’accident, du chaos, de la catastrophe, du trouble qui tiraille la peinture. On retrouve cette notion d’accident, de catastrophe, de chute, de choc, d’irruption chez  Didi-Huberman cristallisée sous le terme de « figure critique » (dans son analyse de l’œuvre de Fra Angelico), et sous les termes d’« accident » ou de « symptôme » (dans son étude de la revue Documents dirigée par Bataille). En rappelant la posture de Fra Angelico vis-à-vis de son œuvre créatrice et du matériau pictural, Didi-Huberman révèle le processus intentionné de dissemblance, de mise à l’épreuve de la ressemblance mimétique qui viserait la convocation du divin.
      « Un peintre théologien devra donc inclure dans ses propres « figures » - les semblances qu’il produit – la figure critique, la mise en crise de toute semblance » [6].
      Dans son analyse de l’œuvre de Georges Bataille, Didi-Huberman montre que l’accident ou le symptôme, tout comme la figure critique dans l’œuvre de Fra Angelico, semblent être moteur de l’informe en tant que puissance de la forme à se déformer sans cesse.

[...] le nœud de tout ce gai savoir chez Georges Bataille : la souveraineté de l’accidentel. Objet ultime de toute l’esthétique bataillienne, à travers sa tentative de produire les formes, fatalement transgressives, de l’informe ou de l’accident dans la forme, de l’accident fait forme ; objet non moins ultime de sa posture instable dans la connaissance, à travers sa tentative de produire une connaissance, fatalement transgressive, du non-savoir comme accident du savoir, savoir de l’accident, savoir fait accident [7].

Le symptôme serait donc cette violence d’irruption sensible, visuelle qui affecte autant la représentation que la perception de celui qui regarde.

C’est tout cela, je pense, qu’il faut décidément appeler symptôme. Tout cela : tous ces « moments souverains », comme les appelle si bien Bataille, où l’exubérance des formes laisse apparaître sa chute, son accident, dans le moment et dans le mouvement de l’informe, lorsque la catastrophe vient toucher le semblable. Lorsque la « Figure humaine » se décompose et que « crient » les ressemblances [8].

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sommaire

[1] G. Didi-Huberman, Fra Angelico, dissemblance et figuration, Paris, Flammarion, 1995, p. 12.
[2] G. Deleuze, Francis Bacon logique de la sensation, Paris, Editions de la Différence, 1981, pp. 100-101.
[3] G. Didi-Huberman, La Ressemblance informe, ou le gai savoir visuel selon Georges Bataille, Paris, Macula, 1995, p. 134.
[4] G. Deleuze, Francis Bacon logique de la sensation, op. cit., p. 65.
[5] Ibid., p. 66.
[6] G. Didi-Huberman, Fra Angelico, dissemblance et figuration, op. cit., p. 92.
[7] G. Didi-Huberman, La Ressemblance informe, ou le gai savoir visuel selon Georges Bataille, op. cit., p. 350.
[8] Ibid., p. 357.