Questions à trois créateurs
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David Vandermeulen
Scénariste, dessinateur et auteur de bande dessinée. Issu de la scène alternative bruxelloise, il publie une Initiation à l’ontologie de Jean-Claude Van Damme aux Editions 6 pieds sous terre. On lui doit dans un registre plus sombre Joss Fritz, la Passion des anabaptistes (2010) et les quatre tomes parus à ce jour de la biographie dessinée de Fritz Haber. Il dirige au Lombard La Petite bédéthèque des savoirs, série de « Que sais-je ? » graphiques basée sur une collaboration étroite entre dessinateur et scientifique.

 

Quelles images-sources, quelles images d’archives de la guerre de 14 vous ont influencé dans votre processus de création ?

D. V. Aucune image de guerre en particulier ne m’a influencé. Mon travail consiste d’abord à revenir sur l’histoire d’une génération d’hommes et de femmes. Il se trouve que ces personnages ont traversé une guerre et qu’il m’a fallu aller chercher certains documents propres à cet événement. Mais seraient-ils nés un siècle plus tôt, je me serais intéressé aux documents des guerres napoléoniennes.  Les visuels dont je me sers et qui sont typiquement des documents de guerre sont toutefois assez rares, car dans mon récit, je me suis interdit au maximum de montrer la guerre. Etant donné que mon personnage principal, Fritz Haber, fut l’un des premiers scientifiques au monde à venir constater de lui-même les résultats de sa contribution de guerre sur le front, j’ai bien été obligé de représenter un tant soit peu ce front. Ce sont donc avant tout des images de tranchées qui m’ont – non pas influencé mais – intéressé. Après, s’il faut vraiment trouver un document qui a influencé ma création, je parlerais de certaines représentations photographiques d’attaques de gaz. La technique que j’emploie pour réaliser mes planches, des aquarelles rehaussées à l’eau de javel, est directement liée à ces images. J’ai choisi cette technique parce qu’elle s’imposait pour rendre le côté flou, volatile et usé de ces photos d’époque.

 

Notre perception de la Grande Guerre est médiatisée par les représentations et re-créations postérieures qui en ont été faites : y-a-il certaines images ou certains artistes qui vous ont influencé dans votre démarche créatrice ?

D. V. Rien là non plus ne m’a influencé en particulier. Par contre, tout document représentant l’époque qui m’importe est susceptible de m’aider. Car toutes mes cases et images sont construites à partir de documentation photographique, que ce soit des photos d’époque (comme des cartes postales), ou filmiques (captures d’écran de documents de propagandes ou fictions). La date n’a pour moi aucune importance. Je me suis servi tout autant de films de reconstitution que d’archives réelles.
Au-delà de la guerre, un roman et une bande dessinée m’ont toutefois énormément influencé. Il s’agit, pour l’esprit, de L’Homme sans qualités de Musil, et pour la mise en forme narrative et la plastique, de Cimes de Vincent Fortemps.

 

Y a-t-il une image en particulier qui a nourri votre représentation de la Grande Guerre et qui aurait servi de déclencheur à votre travail ? Pourriez-vous la décrire et la commenter ?

D. V. Etant donné que je n’ai jamais considéré la guerre comme une base de travail, aucune image de guerre n’a joué de rôle déclencheur. Ce sont par contre bien des vieilles images qui m’ont décidé à ne pas réaliser un roman (comme je pensais initialement le faire) mais plutôt une bande dessinée. Cette idée m’est venue d’un livre curieux, un vieux photo-roman de la fin des années 1940 qui reprenait le Jeanne d’Arc de Fleming. Ce photo-roman racontait le film de bout en bout, en reprenant des photogrammes sous-titrés du film. C’est en découvrant cet étrange procédé narratif que j’ai compris ce qu’il me fallait faire. A partir de ce moment, j’ai envisagé mon travail non plus comme un roman ni une bande dessinée traditionnelle, mais comme une sorte de photo-roman réinventé. On peut par exemple lire Fritz Haber comme le photo-roman tiré d’un film de l’UFA dont la pellicule aurait été perdue.

 

Y a-t-il une image, ou un type d’images, que vous vous êtes au contraire efforcé d’éviter, ou contre lequel votre travail s’est construit ?

D. V. En réalisant Fritz Haber, j’ai voulu faire mentir l’adage qui avance que, pour la création, la guerre, c’est la matière nationale. Le propos que je tiens dans ma bande dessinée est le propos d’un francophone qui s’interdit toute représentation de sa propre identité nationale. Ceux qui m’intéressent, ce sont les individus issus de la bourgeoisie juive-allemande nés dans la seconde moitié du XIXe siècle. Je n’aborde ni ne montre pratiquement jamais le point de vue de soldats belges, de Poilus ou de soldats de l’Alliance. Ou alors, parfois, sous forme de cadavres. J’ai réalisé il n’y a pas si longtemps à quel point cette approche était rare dans la création et la fiction. Lors de mes dernières expositions, en France surtout, elle a par ailleurs systématiquement déclenché des sur-réactions passionnelles.

 

Selon quels procédés techniques fabriquez-vous vos images à partir des images sources ? Comment retravaillez-vous les images d’archives ?

D. V. La façon dont je travaille mes images est très difficile à résumer en quelques lignes. Disons en deux mots et pour faire simple, que chacune des vignettes que je crée est une aquarelle née de la copie d’un photo-montage que j’ai moi-même réalisé à partir de plusieurs images photographiques (entre dix et cinquante photos par vignette).

 

Comment situez-vous votre travail au sein de la commémoration de la Grande Guerre et de ses manifestations médiatiques et culturelles ?

D. V. J’ai débuté ma biographie de Fritz Haber en 1999, à une époque où je ne me doutais pas du tout que 2014 allait un jour correspondre à l’année d’une quelconque commémoration. Je n’ai personnellement jamais eu besoin d’une commémoration pour attiser ma curiosité ou réanimer ma mémoire. C’est donc avec une réelle indifférence, pour ne pas dire avec une certaine consternation, que je me laisse contacter par les médias ou les universités (qui pour la plupart créent leur programmes en s’alignant elles-mêmes sur les médias). J’accepte ces invitations par cynisme, par dépit, mais aussi parfois par réel intérêt ; un peu comme d’autres cèdent au téléphone portable ; parce qu’il le faut bien, parce que c’est comme ça…

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