Henri Michaux entre écriture et peinture
- Yves Peyré
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résumé

Fig. 1. H. Michaux, Le Petit Masque
bleu
, 1925

Fig. 2. H. Michaux, Prince de
la nuit
, 1937

Fig. 3. H. Michaux,
Clown, 1939

      Le destin d’Henri Michaux est tout à fait à part, le plus étonnant est que son œuvre comme son passage sont devenus la matière d’un mythe. En effet, Michaux ne renvoie, tant par ses pratiques que par sa façon d’être, à aucune norme extérieure, il est à soi-même et pour soi-même sa propre référence. Pour autant, Michaux est l’un des rares créateurs du XXe siècle à s’imposer comme un exemple, à dégager une puissante fascination qui aimante celui qui aborde sa différence et lui fait percevoir dans cette étrangeté une vérité forte pour lui-même. Michaux se voulait sans rapport, il a été rejoint.
      De l’espace de son écriture se dégagent la brutalité des changements, des ruptures d’onde, et en même temps une parfaite continuité. L’œuvre ne cesse de bouger et de se confirmer au fil des années. Ainsi, un poème des débuts ou presque (pris dans Mes Propriétés [1] de 1929) comme « Emportez-moi », qui indique déjà ce rêve d’être abandonné à la mer (« Dans l’étrave, ou si l’on veut, dans l’écume, / Et perdez-moi, au loin, au loin »), trouve son juste écho dans un autre poème de la fin cette fois (tiré de Déplacements, dégagements [2] de 1985), « Sur étrave » (« Sur une haute étrave fendant une mer sans flot / Un être debout penché sur l’avant »). On peut aussi bien prélever au gré des mêmes ensembles ce constat qui mêle le songe à la dimension aquatique : de la courte prose de 1929 intitulée « La Paresse » [3] (« L’âme adore nager ») au poème de 1984 titré « Paresse » [4] (« la vie, parenthèse fluide »). On peut encore placer en rapport deux considérations du calme survenu au milieu de l’agitation : d’une part, dans « Agir, je viens » [5] où Michaux invoque sous une forme lancinante la remontée de la vie apaisée (« Afflux / Afflux en palmes sur le cercle des images de l’apeurée / Afflux sur les neiges de sa pâleur ») ; de l’autre, dans Paix dans les brisements [6] où, sous l’effet de la mescaline, Michaux confie : « des milliers d’ailes d’hirondelles tremblent sur ma vie ». Contradiction assumée entre l’agression par le trouble et le retour de la douceur (palmes, neiges, ailes d’hirondelles). Toujours la même chose mais autrement. Considérée sous un autre angle, obéissant à une nouvelle poétique.
      Michaux peintre ne procède pas autrement. Sa première œuvre, Le Petit Masque bleu de 1925 annonce tous les visages à venir, ces faces énigmatiques, qui sont tout à la fois le portrait de l’homme anonyme et un autoportrait de l’auteur (fig. 1). Mais alors cet autoportrait s’enracinerait dans le rêve ou même le cauchemar, il traverserait la personnalité, s’en nourrirait, pour mieux la déborder. Celui de l’homme en général subirait la même loi, suivrait la même pente, soumis au terrible de l’épreuve. Tant de visages sont sommés par Michaux d’apparaître, dans leur profusion et leur étrangeté. De même, les Alphabets ou Narrations de 1927 annoncent les foules, une tension tant de lignes que de présences. De cette multiplicité donnée par la course grégaire à la solitude de la seule face, il y a un lien qui englobe aussi tous les autres possibles que Michaux tente avec le trait ou la surface colorée. Ce lien recoupe l’acceptation de l’extrême différence, de ce qui a priori n’est pas donné à l’homme.
      Le liant que l’on perçoit dans l’œuvre écrite de Michaux entre ses diverses tendances, on le retrouve dans son œuvre plastique, quelle que soit la première approche. Cohérence d’un côté, cohérence de l’autre. Mais qu’en est-il de l’une à l’autre ? En quoi la peinture de Michaux est-elle en harmonie avec son écriture, et réciproquement ? En quoi se traduisent-elles et même au besoin s’illustrent-elles l’une l’autre ? On peut imaginer que la réponse est positive, qu’il y a bien évidemment un sol commun et que, produites par le même homme, ces deux expressions appartiennent à une même sensibilité. Néanmoins on est en droit de se demander ce que Michaux en a pensé au juste lui-même. Ce problème n’a en effet pas manqué de le visiter et parfois même de le tourmenter.
      En 1972 paraît, dans la collection « Les Sentiers de la création », un livre essentiel de ce point de vue et remarquable en soi, Emergences-résurgences [7]. Le terrain est préparé. Michaux est un homme véritablement double : indéniablement requis par les mots, quelle qu’ait toujours été l’ampleur de ses réticences ; incontestablement pris par le dessin et la peinture, quelle qu’ait pu être l’inaptitude initiale. Il est donc mieux que tout autre fondé à mesurer les proximités et les oppositions entre les deux expressions et à témoigner sur le passage de l’une à l’autre. Encore faut-il qu’il accepte non pas tant ce défi que l’indiscrétion sur lui-même qu’il suppose. Aussi curieux que soit le fait (mais combien heureuse en est la conséquence), Michaux se jette à l’eau, il surmonte ses inhibitions et se défait de ses réserves, on apprécie, à l’aune de ses refus réitérés en pareilles circonstances, l’âpreté du combat qu’il doit alors livrer contre une part non négligeable de lui-même. Il est flagrant que Michaux consent, après de longues hésitations, à se soumettre à une exposition de soi et de ses raisons largement étrangère à son tempérament. Michaux choisit de s’expliquer, certes à sa façon, il retrace le cheminement en lui de la peinture, il confie les empêchements, les lenteurs et les accélérations. Ce livre noue et dénoue toute la question Michaux, celle de sa double intervention et celle du passage d’une expression à l’autre. Avant cet aveu, Emergences-résurgences, Michaux n’a du reste pas manqué d’associer peinture et poésie, et de deux manières bien distinctes, mais il n’a jamais creusé à ce point ce qui fait sa particularité.
      La première de ses deux possibilités de marier l’écriture et la peinture se fit assez naturellement, au détour de livres où la langue de Michaux et son parti de figurer voyageaient ensemble, en vue de simples confrontations ou de recherches d’équivalences. Les mots commentaient-ils, les figurations illustraient-elles, ou bien les uns et les autres se rencontraient-ils dans l’étonnement d’une proximité que rien ne laissait supposer, sauf la communauté d’origine : un même homme au même destin et à la sensibilité à tous les sens du terme unique ? Michaux aurait volontiers insisté sur le caractère fortuit des retrouvailles. Nous ne pouvons nous empêcher de supposer à ce mystère dressé une nécessité et des raisons de cohérence qui sont autrement profondes. Il faut admettre qu’un tel fait ne pouvait pas ne pas advenir, qu’il était impératif de donner à ce voisinage dans la vie, dans le partage du temps un éclaircissement réciproque et un fondement réel dans l’œuvre. Dans cette hypothèse, le livre n’était pas le pire des supports. Le premier de ces livres de compagnonnage est Entre centre et absence [8], modeste quoique élégante plaquette, dans laquelle des proses courtes d’esprit railleur et burlesque, grave et intime, bref toute une révision verbale de soi, sont attisées par des dessins reproduits en phototypie, animaux intérieurs ou monstres familiers qui flottent dans leur gangue de rêve. Après quoi se propose bien différemment Peintures [9], extraordinaire poursuite des voies de la peinture par celles de l’écriture, les poèmes, pourtant aptes à prendre leur autonomie, sont ici nés des gouaches qui les précèdent, ils leur fournissent de merveilleuses équivalences comme pour Prince de la nuit (fig. 2) ou des prolongements superbement excédents comme pour Clown (fig. 3).

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[1] H. Michaux, Mes Propriétés, Paris, J.-O. Fourcade, 1929.
[2] H. Michaux, Déplacements, dégagements, Paris, Gallimard, « Beaux Papiers », 1985.
[3] H. Michaux, « La Paresse », dans Mes Propriétés, op. cit.
[4] H. Michaux, Déplacements, dégagements, op. cit.
[5] H. Michaux, « Agir, je viens », dans Face aux verrous, Paris, Gallimard, 1954.
[6] H. Michaux, Paix dans les brisements, Paris, Editions Flinker, 1959.
[7] H. Michaux, Emergences-résurgences, Genève, Albert Skira Editeur, Paris, Flammarion, « Les Sentiers de la création », 1972.
[8] H. Michaux, Entre centre et absence, Paris, Henri Matarasso, 1936.
[9] H. Michaux, Peintures, Paris, GLM, 1939.