Rohan au Louvre : couleur du fantôme
et fantôme de la couleur

- Aurélien Pigeat
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Fig. 16. H. Araki, Rohan au Louvre, 2010, pp. 50-51

Fig. 18. H. Araki, Rohan au Louvre, 2010, pp. 62-63

Fig. 19. H. Araki, Rohan au Louvre, 2010, pp. 66-67

Fig. 22. H. Araki, Rohan au Louvre, 2010, pp. 110-111

Fig. 23. H. Araki, Rohan au Louvre, 2010, pp. 1112-113

Fig. 25. H. Araki, Rohan au Louvre, 2010, pp. 120-121

Fig. 26. H. Araki, Rohan au Louvre, 2010, pp. 108-109

Fig. 29. H. Araki, Rohan au Louvre, 2010, pp. 118-119

      La deuxième partie reprend ce rose comme une sorte de marque du souvenir retrouvé de Nanase, inscrivant encore une fois le temps dans la composition chromatique, et en fait son fond, sur lequel ressort cette fois le bleu. Ce bleu est celui du ciel, de Rohan, ainsi que de quelques objets du musée. Cette partie est celle où, globalement, la couleur s’impose avec le plus de force, à travers des choix de couleurs vives, laissant peu de place au blanc et au noir, contrairement aux deux autres parties (fig. 16). Il est toutefois intéressant de remarquer que le jeu de contraste puissant entre rose et bleu remplit plusieurs fonctions importantes dans le volume. Il lui sert en effet d’abord d’identité graphique puisque la couverture est dominée par un jeu d’entrelacs bleus et roses, ponctués d’éléments, en vert, référant à la réalité du musée (fig. 17). Il caractérise en outre la relation sous-jacente entre les deux héros du récit, Rohan et Nanase. Enfin, il rejoue de manière inattendue l’opposition entre noir et blanc du monochrome du manga classique, s’y substituant ou se proposant comme un équivalent dans le monde de la couleur. Cette dimension se donne à lire aux bornes de cette deuxième partie du récit. Sa page d’ouverture, lors de l’arrivée à Paris, présente le bleu du ciel parisien, d’abord comme « faux » à travers une carte postale, puis « vrai » avec le ciel surplombant le Louvre et Rohan. L’ambiguïté entre ciel réel et ciel figuré – entre fiction au premier degré et fiction au second degré d’une certaine manière – se retrouve à la fin de la partie lorsque Rohan traverse les galeries du Louvre : sur fond de rose se détachent les différents cieux représentés sur les toiles qui jalonnent le parcours (fig. 18). Rose et bleu jouent donc doublement, de manière discrète, de l’ambiguïté entre réel et fiction : d’une part en remplaçant l’opposition entre noir et blanc des pages dessinées par Rohan dans la première partie, d’autre part en faisant du bleu un lieu où la fiction entre en concurrence avec le réel.
      C’est pourquoi ce bleu sert de fond initial, provisoire, à la troisième partie, avant sa transformation en noir, assurant encore une fois cette fonction de suture entre les parties du récit. Un bleu comme corrompu, délavé, prend le relai du rose lors de la descente dans la réserve. Il est toutefois petit à petit envahi par des jeux d’ombre qui signalent l’influence de la toile mystérieuse et de son pigment noir sur l’action. Cette altération signale ainsi la prise de pouvoir du fantastique, le triomphe de la fiction sur la réalité (fig. 19). Le bleu devient donc noir, et les autres couleurs du récit se trouvent également réinvesties sur le mode de l’envers du décor. Ainsi, pris ensemble, jaune et rose se retrouvent dans la tenue portée par la traductrice rappelant les robes de Nanase, et annonçant le kimono du fantôme de la toile, rose à motifs floraux jaunes. Séparément, le jaune sert à figurer la chair cadavérique des fantômes et le rose celle meurtrie des compagnons de Rohan (figs. 20 et 21). Lors des scènes gores, le rouge intervient ponctuellement pour de fins éclats de sang, celui-ci étant avant tout représenté en noir. Ce noir absolu, qui gagne peu à peu l’ensemble de la page, s’impose à travers la révélation de la toile, et du motif qui sert de clef au dénouement, explicité dans l’épilogue. Le héros résiste à cet obscurcissement complet, par un blanc mémoriel relayé par le blanc de la page : Rohan utilise son pouvoir pour effacer sa propre mémoire et s’extraire de la réserve (figs. 22 et 23).
      Ce dénouement confirme donc bien l’idée que la toile mystérieuse et la malédiction de son pigment constituent en quelque sorte le principe esthétique qui fonde l’usage de la couleur dans ce récit. Les couleurs y jouent un rôle narratif parallèle à l’intrigue, deviennent des acteurs à part entière du drame qui se noue. Le noir forme, avec le pigment et le fantôme de Nanase représentée sur la toile, une hantise profonde, polymorphe : présence concrète des fantômes, retour du refoulé si l’on aborde le désir, presque incestueux, de Rohan pour Nanase, son aïeule, ou encore secret de famille avec le pouvoir néfaste de la toile (fig. 24). Il est aussi ce qui menace le réel, la part d’ombre qui concurrence la couleur dans le récit. Toute la couleur du volume semble finalement ne se justifier qu’à travers la mise en scène et la mise en relief de son envers. Hirohiko Araki élabore là un véritable paradoxe dans la mesure où la couleur devient, dans la logique narrative, le repoussoir du noir brillant de Nizaemon Yamamura.

      Cette tension chromatique nous invite alors à comprendre qu’Hirohiko Araki interroge la matérialité instable des représentations, lecture que la dimension éminemment réflexive de ce récit renforce. Cette réflexivité est d’abord installée par le personnage de Rohan et le cadre artistique du Louvre. Elle concerne aussi bien le personnage principal, avatar de l’auteur, que l’objet du récit : une œuvre picturale évoquée alors même que le héros élabore son premier manga. Mais elle ne s’y cantonne pourtant pas et déborde ces points de départ pour faire de cette intrigue autour de la toile fictive de Nizaemon Yamamura une sorte d’échantillon de l’œuvre entière d’Hirohiko Araki. En effet, cette œuvre gravite autour de deux motifs centraux, le corps et le temps, sans cesse explorés tout au long de cette gigantesque saga qu’est Jojo’s Bizarre Adventure. Chaque partie du récit voir un héros mettre à l’épreuve son corps face à un antagoniste dont le pouvoir repose sur une forme de contrôle du temps. Dans Rohan au Louvre, la thématique et l’imagerie des fantômes, qui apparaissent sous des formes multiples, condensent ces motifs du temps et du corps. La toile, par son origine et par son pouvoir de convocation de fantômes du passé, reprend cette règle de l’antagoniste maître du temps (fig. 25). Par ailleurs, le rôle de la mémoire et l’intrigue familiale sous-jacente à la malédiction de la toile rappelle la structure même de Jojo’s Bizarre Adventure, fondée sur la succession des membres de la famille Joestar et sur les mystères de leur parenté. La récit de Rohan au Louvre fait en outre la part belle au souvenir, qu’il soit individuel avec la première partie en forme d’analepse, culturel à travers cette toile ancienne oubliée de tous, ou familial avec l’épilogue qui transforme l’aventure en sombre héritage.
      Dans son récit, Hirohiko Araki mêle en fin de compte dimension réflexive immédiate et caractère d’échantillon de l’œuvre à travers la malédiction de la toile. Son pigment lui a conféré un pouvoir dans la lignée de ceux des « stands » si familiers aux lecteurs réguliers de l’auteur. Ce pouvoir joue des corps et de la mémoire puisque quiconque regarde la toile est condamné à affronter, de manière violente, les morts qui ont ponctué son histoire ou même celle de ses ancêtres (fig. 26). Les drames intimes et personnels se matérialisent et reviennent harceler, agresser les victimes, à la manière d’une vengeance directe, immédiate. Ainsi, la traductrice, dont le fils est mort noyé, au contact du fantôme de ce fils, gonfle soudain, semble exploser comme gorgée d’eau et disparaître dans le liquide absorbé par le plafond (figs. 27 et 28). La toile fonctionne à la manière d’un miroir qui ne réfléchirait pas la surface des choses, leur apparence, leur couleur d’une certaine manière, mais leur profondeur, aussi bien intérieur qu’historique. Hirohiko Araki semble là mettre en scène le pouvoir de l’image, subjuguante par son opacité même (fig. 29). Ce pouvoir est emblématique de la démarche narrative de l’auteur puisque les « stands » sont des émanations de la psyché des personnages. Ainsi, cette toile condense les grands principes poétiques de l’œuvre d’Hirohiko Araki, jusque son goût pour les contre-modèles, dans la mesure où ce tableau forme une sorte d’envers complet, oublié dans des réserves abandonnées, de la Joconde des galeries publiques. Par la fiction d’une couleur des fantômes, c’est le fantôme même de la couleur, au sens de ce que signifie l’usage des couleurs, du noir et du blanc, dans la composition d’une bande dessinée, qu’Hirohiko Araki cherche à dévoiler à travers ce Rohan au Louvre.

 

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