Les cartes du ciel à l’œuvre
chez Le Clézio

- Isabelle Roussel-Gillet
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       Une des subtilités de la nouvelle Les Bergers réside en effet dans le jeu des dédoublements, la structure initiatique offrant un repère au jeune lecteur. Gaspar entre dans une troupe d’enfants, y trouve sa place, en apprend les usages, rassure la petite Khaf. D’étranger au visage si différent, si peu cuivré, il devient le compagnon de chasse de l’aîné Abel. Les prénoms Gaspar et Abel nous indiquent par la référence religieuse la possibilité d’une discorde. Gaspard est le nom d’un des trois rois mages dans la tradition chrétienne. La forme latine, Gaspar, -aris, renvoie à un mot hébreu d’origine iranienne gizbar (celui qui porte un trésor). A partir du VIe siècle, la tradition attribua ce prénom à un des trois mages, en l’associant à la jeunesse. Gaspard, au teint clair, apporte l’or. L’or chez Le Clézio prend une valeur toute métaphorique dans le contexte de cette nouvelle : Gaspar n’a d’or que dans le regard émerveillé qu’il porte sur ce monde si paradisiaque et si difficile. Gaspar n’est pas Caïn, c’est Abel qui le devient. Aux questions finales du gendarme, Gaspar, revenu à la ville et loin du royaume de Genna où il vécut avec les bergers enfants, répond « Je m’appelle Gaspar... Je me suis perdu... ». La formule est aussi à prendre à double sens : « je me suis perdu en trouvant comme en perdant Genna », à entendre sans doute pour l’adule « je me suis perdu dans cette ville ». Le sentiment de la perte est souvent le signe d’une initiation, celle ici du deuil d’une harmonie avant la discorde avec Abel, de l’utopie, dont Genna portait la topographie du désert.
       Ce qui nous intéresse aussi est la singularité du texte par sa position dans le recueil Mondo, qui vient moins clore que faire écho à la première nouvelle Mondo, par ses références très explicites à la tradition chrétienne et par le motif inhabituel de la troupe d’enfants dans l’œuvre de l’auteur. Gaspar n’est pas ce guide qui suit une étoile, comme un roi mage. Se perdre dans la contemplation des étoiles c’est s’envoler, se sentir léger, suivre la fluidité musicale, la « voix chantonnante » qui nomme les étoiles. L’enfant cherche à « entendre ce que disent les étoiles », les « appelle » et rêve devant cette « flottille », ces « animaux inconnus arrêtés » [24]. Le bestiaire est celui du zodiaque, douze signes, douze « résidences mensuelles d’Apollon ». Ce qui caractérise le ciel nocturne est, comme l’a démontré Bruno Tristmans, une instabilité, le mouvement d’étoiles « zigzagant comme des lucioles ». Ce que j’appelle un impossible cielitoire. Bruno Tristmans lit dans le ciel la dégradation de la fable : l’éclairage se fait plus lunaire que stellaire à mesure que les fléaux arrivent : attaque de sauterelles, famine et violence. Selon lui [25], chasser le serpent Nach serait conjurer le mal, ce qui rappelle dans la genèse, l’expulsion du paradis. De cette « fable brisée », Le Clézio ne fait pas morceaux mais dédouble et déplace le sens. Des bergers, j’entends le pluriel qui questionne le topos de la figure du guide. Si Bruno Tristmans voit à juste titre dans certaines figures du berger un artisan, rapiéceur, conteur qui retisse les fables, je vois aussi chez d’autres bergers un géniteur [26], une figure du dédoublement et je vois dans la carte céleste poindre des sensations corporelles liées à l’écoute. La troupe d’enfants bergers avec ses personnages secondaires offre en effet la possibilité de dédoubler la fable dans ses figures de couples (Abel/Gaspar, Antoine/Augustin, le bouc Hatrous/le chien Noun) et permet de poser la grande figure de ce récit : le dialogue. Et pas seulement le dialogue avec une culture religieuse en héritage ou avec le topos du berger. Pas seulement le dialogue sensoriel entre le personnage enfant et la nature, si récurrent dans l’œuvre leclézienne.
       Car, entre les enfants, nul besoin de question avec sa réponse pour que le jeu s’installe comme lorsqu’Antoine et Augustin jouent de la flûte ensemble « se répondent, se parlent » par musique interposée. Jouer de la flûte, du souffle et non des mots. Inutile de s’appeler, d’ailleurs Gaspar n’est pas sûr du nom d’Augustin et d’Antoine. L’incertitude de la nomination a toujours un sens chez Le Clézio (voir la nouvelle Printemps), elle fait ici de ce couple une image de la gémellité, de l’harmonie.
       Mondo, recueil dont participe Les Bergers, est écrit selon l’auteur comme un koan, une question philosophique qui doit troubler. La nouvelle « Mondo » est en effet mise sous le signe de la question « est-ce que tu veux m’adopter ? ». La question, pervertie par la réponse convenue « comment tu t’appelles,... », n’est plus un aiguillon mais une formule d’interrogatoire. D’ailleurs, à la fin des Bergers, on n’entend même pas la question du gendarme mais la réponse de Gaspar, à défaut de ses questions. Nous sommes loin des questions posées à Trèfle, véritables énigmes, à l’école du savoir de Martin, le conteur. Gaspar face à l’adulte ne questionne pas. « L’oreille absolue » [27] de l’enfant entend-t-elle encore ses propres questions ? A la violence faite par la tempête, les sauterelles, à celle faite par Abel, s’ajouterait celle de ne plus vivre de questions.
       Je pense à ce que Sue Hubbel [28], apicultrice, écrit devant le monde des insectes, ce monde plus étrange que nous pouvons le concevoir. « Vivre dans un monde où les réponses aux questions peuvent être si nombreuses et si valables, voilà ce qui me fait sortir du lit et enfiler mes bottes tous les matins ». La fin déceptive du voyage sans retour de Gaspar tient aussi à l’absence de questionnement possible.
       À la violence de la question de l’adulte pour une réponse attendue résistent sans doute, ailleurs, les questions d’enfants : « Enfants : âge d’or des questions et c’est des réponses que l’homme meurt », disait Michaux [29]. Loin de nous éloigner de la fonction de la cartographie céleste et de ses prolongements divers dans le fil du récit, suivre le personnage de Gaspar revient à rendre instable la notion de guide mystique. Ce qui permet de ne pas figer le sens, une certitude. Plutôt qu’une étoile guide ou qu’une réponse donnée : des questions, aux milles et une réponses, qui troublent.

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[24] J.M.G. Le Clézio, « Les Bergers » dans Mondo, Gallimard, 1978, pp. 281-285.
[25] B. Tristmans, « Figures du berger chez J.M.G. Le Clézio et A Dhôtel », Nouvelles Etudes Francophones, vol. 20, n°2, 2005, pp. 57-68.
[26] Dans Etoile errante, Jacques Berger à la barbe d’or surnommé le berger est l’ami d’Esther (étoile), le père de son enfant solaire.
[27] Expression usitée par S. Hubbel, Une année à la campagne, Paris, Gallimard, 1994.
[28] S. Hubbel, Op. cit., Le Clézio a préfacé le livre de Sue Hubbel.
[29] H. Michaux, Passages, Paris, Éditions Point du jour, 1950.