Célébration de la lecture de Colette Nys-Mazure
Peindre la lecture, lire la peinture

- Nausicaa Dewez
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Fig. 6. Colette Nys-Masure, Célébration de la lecture,
pp. 30 et 31 (détail)

       Dans ce premier cas, la toile est surtout un espace d’illusion. Regardant le tableau comme s’il était une scène réelle, la spectatrice s’y projette d’autant plus facilement qu’il représente une lecture - activité à la fois proche de sa propre position de regardeuse et particulièrement séduisante pour une écrivaine. Entre le désir de la spectatrice d’« entrer » dans la toile et la résistance de cette dernière s’ouvre un espace où se loge la création littéraire, par laquelle Nys-Mazure réinvente le tableau (presque) à sa guise.
       Cependant, nous avons montré que les textes ne sont pas tous et pas uniquement des « fictionalisations », ni des réinventions du tableau. Certains témoignent au contraire d’un travail de spectatrice objective, prenant distance avec le tableau pour observer et rendre compte avec fidélité du travail du peintre.
       Alors que plusieurs textes traitent de la scène représentée par le peintre sans aucune référence explicite au medium pictural, comme s’il s’agissait d’une scène réelle (ou imaginée ex nihilo par l’auteure), d’autres mettent au contraire en scène le travail d’interprétation de la peinture fourni par la spectatrice. Ils reproduisent le raisonnement par lequel la spectatrice échafaude, à partir des indices visibles sur la toile, son interprétation de la scène :

       Tout dit l’intimité : enveloppement des tons, bras conducteur, épanchement des tulipes, rouges comme le tapis, les vêtements [61].

       [L]e dénuement de la pièce donnerait à penser qu’il y fait froid [62].

       Le pli léger de la lèvre crispée trahit l’effort de la plume trempée dans l’encre noire [63].

       Le sourire discret de la bouche et des yeux, le mouvement du cou aussi disent le plaisir, l’instant saisi dans sa plénitude sans ostentation [64].

       De la projection illusionniste dans la scène peinte à l’analyse distanciée, les textes explorent autant les différentes postures que peut adopter un spectateur face au tableau que les diverses modalités de la relation unissant un écrit au tableau dont il s’inspire.
       Fidèle au cahier des charges qu’elle se fixe dès l’introduction de Célébration de la lecture, Nys-Mazure envisage les œuvres picturales tour à tour comme une « surface », un « mystère à dévoiler » ou une « fenêtre sur le monde » [65]. Dès lors, bien qu’ils adoptent tous la forme de courts écrits en prose poétique, ses textes, explorant un large spectre de relations possibles à l’image, présentent entre eux une certaine variété. Celle-ci s’explique certes par la liberté d’une auteure que la présence de reproductions déleste de sa charge informative vis-à-vis du lecteur, mais aussi par la plasticité du genre des écrits sur l’art, « genre au pluriel » [66] par excellence. Pour Dominique Vaugeois, cette étiquette générique s’appliquerait en effet à « l’ensemble des textes qui, par leur existence même, interrogent la relation de l’écriture et de l’œuvre d’art, sous quelque forme que ce soit » [67].

Lire Célébration de la lecture

       Dans l’introduction, les termes « surface », « mystère à dévoiler » et « fenêtre sur le monde » ne qualifient pas seulement les tableaux, mais également les livres - Célébration de la lecture y compris. Si livre et peinture ont autant de points communs, la manière dont l’auteure considère les tableaux ne doit, dès lors, pas être sans lien avec le rôle du lecteur postulé par son livre.
       « Fenêtre ouverte sur le monde », cet ouvrage apporte en effet à son lecteur un reflet (peint et écrit), une mise en abyme de sa propre activité. De même que l’auteure éprouve, face à certains tableaux, une envie de prêter vie aux protagonistes et un désir de pénétrer dans la scène représentée, les scènes qui se succèdent dans le livre invitent le lecteur de Célébration à s’identifier aux personnages de lecteurs ; sa propre lecture est alors guidée et balisée par les modèles que lui présente l’ouvrage qu’il lit.
       De la lecture, les différents tableaux choisis et « écrits » par Nys-Mazure donnent en fait une représentation multiforme. Elle y est tantôt loisir de groupe, tantôt passe-temps solitaire ; tantôt grave, tantôt plus frivole ; tantôt agréable, tantôt laborieuse ; tantôt masculine, tantôt féminine ; tantôt le fait d’anonymes, tantôt menée par Mallarmé ou Monet. Tout au plus peut-on constater, dans les tableaux choisis comme dans les commentaires de l’auteure, une prédilection pour les lectures familiales (réunissant surtout parents et enfants, les premiers transmettant leur passion aux seconds) [68] et pour les scènes où les personnages paraissent particulièrement concentrés, absorbés dans leur lecture et coupés du monde extérieur :

       Alentour peu importe ! [69]

       Dos au mur, elle s’est détournée du ciel s’offrant à la fenêtre, par l’arcade du porche.
       Elle n’a d’oreille que pour le silence qui monte en elle, la vestale (fig. 6) [70].

       La fille en rouge n’a pas un regard pour le bouquet fiché dans le base en grès sur l’appui de fenêtre ; elle ignore la chanson du jardin qui palpite et miroite derrière la vitre [71].

       Or dans son introduction, Nys-Mazure définit le tableau comme un « cocon » [72] et qualifie le mouvement passant des œuvres picturales qu’elle a choisies à ses propres textes, puis au lecteur, de « [c]haîne sans fin, si ce terme n’évoquait l’esclavage » ou d’« héritage fécond, si ce mot n’avait un sens chronologique » [73]. Ainsi énoncée, la conception qu’a l’auteure de la lecture des tableaux suppose la pénétration dans un univers clos et douillet (le « cocon » du tableau) et une transmission de cette expérience à ses lecteurs ; elle est donc largement similaire aux postures de lecture représentées par les peintres dont les œuvres ont été retenues dans le livre. Choisissant seule les tableaux qui figurent dans Célébration, l’auteure a opté pour des œuvres illustrant sa propre conception de la lecture, qu’elle met par ailleurs en pratique dans ce livre. Quant au lecteur, il est invité à lire l’ouvrage à la manière dont les personnages peints lisent, mais aussi dont l’auteure lit les tableaux et la lecture de leurs protagonistes : invitation à pénétrer dans l’univers du livre, puis à transmettre cette expérience de lecture.

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[61] C. Nys-Mazure, Célébration de la lecture, op. cit., p. 40. À propos de L’Éducation B, les tulipes roses de Rik Wouters (1912, Bruxelles, Archives Rik Wouters).
[62] Ibid., p. 48. À propos du Portrait de Baudelaire de Courbet (op. cit.).
[63] Ibid., p. 120. À propos de la Fillette écrivant de Anker (1907, collection particulière).
[64] Ibid., p. 135. À propos de la Lectrice à la table jaune de Matisse (1944, Nice, musée Matisse).
[65] Ibid., p. 5.
[66] D. Vaugeois, « Noms de genre : le nom. De l’usage des “écrits sur l’art” », dans L’Écrit sur l’art : un genre littéraire ?, Figures de l’art, n° 9, textes réunis par D. Vaugeois, Pau, PUP, 2005, p. 23.
[67] Ibid., p. 18. Nous soulignons.
[68] Configuration que l’on retrouve dans les tableaux suivants : P. Picasso, La Lecture, 1934, collection particulière (C. Nys-Mazure, Célébration de la lecture, op. cit., pp. 10-11) ; G. S. Van Strydonck, Floride, les Quakers, nouvelles d’Europe, op. cit. (pp. 18-19) ; H. Fantin-Latour, La Lecture, op. cit. (pp. 20-21) ; P. Bonnard, Enfants lisant, op. cit. (pp. 32-33) ; R. Wouters, L’Éducation B, les tulipes roses, op. cit. (pp. 40-41) ; G. ter Borch, La Leçon de lecture, op. cit. (pp. 42-43) ; Th. van Rysselberghe, Portraits de la femme et de la fille du peintre, Bruxelles, musées royaux des Beaux-Arts de Belgique (pp. 54-55) ; É. Manet, Le Chemin de fer, 1873, Washington, National Museum of Art (pp. 56-57) ; P. Picasso, La Lecture de la lettre, 1921, Paris, musée Picasso (pp. 68-69) ; C. Hansen, Les Sours de l’artistes lisant un livre, 1826, Stockholm, Nordiska Museet (pp. 70-71) ; Rembrandt, La Sainte Famille au soir, Amsterdam, Rijksmuseum (pp. 90-91) ; F. Léger, La Lecture, 1924, Paris, musée national d’art moderne (pp. 100-101) ; J. Ventura, Erase una vez., op. cit. (pp. 126-127) ; H. Matisse, La Leçon de musique, 1917, Merion, Barnes Foundation (pp. 128-129).
[69] C. Nys-Mazure, Célébration de la lecture, op. cit., p. 10. À propos de La Lecture de Picasso (op. cit.).
[70] Ibid., p. 30. À propos de La Voix du silence de Louis Buisseret (1927, lieu de conservation inconnu).
[71] Ibid., p. 144. À propos de Une légende russe de L. et O. Tikhomirov (1967-1972, collection particulière).
[72] Ibid., p. 5.
[73] Ibid.