Jean Cocteau et la ligne transgressée
- Alex Callebaut
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       La séquence matérielle fournit des indices qui permettent de reconstruire le cycle cognitif. La première strophe est la seule qui n’est pas recopiée pendant la première séquence au crayon. Du point de vue pictural, elle est centrale et constitue la séquence capitale dans la construction du poème. Le réseau qui s’est sédimenté en elle joue un rôle essentiel dans le cycle cognitif :

Il avait un doigt sur la bouche
Et nous regardait dans les yeux
Et ce personnage farouche
Souriait sans être joyeux

       Les deux derniers vers seront modifiés [23], mais l’apparition « angélique » du début semble provenir tout droit du cycle cognitif de l’imaginaire. C’est une image persistante à tel point que le reste du poème en découle dans un mouvement circulaire. Cette construction du périphérique pictural autour de la strophe centrale contribue à exprimer la vulnérabilité, caractéristique de l’apparition.
       La quatrième strophe n’est rédigée qu’à la fin de la première rédaction. Elle se distingue par l’utilisation du présent de l’indicatif pour accentuer de façon incisive le départ de l’ange :

Il s’en va dès qu’on le nomme
C’est la raison de ce doigt
Dressé sur sa bouche comme
Le doigt du sceptre du roi

       Vu sous l’angle cognitif, la séquence nominative reflète une tension identitaire. L’apparition est enveloppée de mystère. Sa présence s’impose d’emblée et son origine reste inconnue : « Et il part comme il est venu » (fig. 8, 5b). Le cycle cognitif élabore automatiquement la question identitaire. La solution est livrée dans la séquence 4c :

Un jour Hercule
Est Éros et Hercule
Et Éros Est-ce Éros est
Est-il Éros où est-il Hercule ?

       Dans le réseau cognitif, la coexistence du silence anonyme et la suggestion des noms rendent la disparition du personnage représenté imminente. L’avant-texte suggère les noms d’Hercule et d’Éros, confirme ce savoir dans « Je connais bien le nom qu’il porte » ou l’infirme dans « Mais il reste inconnu / Mais il vit dans l’inconnu » (fig. 8, 5c). La tension identitaire dans le réseau cognitif se ressent dès lors « comme une lutte intérieure de soi-même avec sa part infinie [...] » [24]. Le deuxième vers, « Ses yeux regardaient mes yeux », insiste sur le désir de confrontation avec l’ange. À partir de la troisième strophe, la dynamique de l’opposition s’estompe. Une séquence descriptive marquée par le pronom « il » suspend l’affrontement initial et un sentiment de relâchement s’installe : « Ne sachant que trop où mène / Le salpêtre de son œil ».
       L’image puissante de l’ange s’impose dans un mouvement centrifuge de l’écriture. Au fur et à mesure que le poète essaie de saisir l’image dans la toile de l’écriture, celle-ci s’effiloche et se perd. C’est la négligence de l’avertissement initial du « doigt levé » qui entraîne la désolation finale du poème déjà présente dans la strophe primitive : « Le contenu le fait partir / Un seul mot l’oblige à partir / Mais si on imite son geste / on a de quoi se repentir » (fig. 8, 4a).

Ms. 1 CW-b

       L’étape suivante fournit la réécriture de l’étape finale de ms. 1 a CW-recto. Les cinq strophes sont alors clairement distinctes et témoignent d’une stabilité génétique. L’intitulé du poème semble avoir été rajouté après la modification du début du premier vers.
       En ce qui concerne la séquence matérielle, l’ordre chronologique pose problème. Est-ce que le dessin a été conçu avant, pendant ou après le poème? L’organisation spatiale de l’écriture ne diffère pas des autres manuscrits. L’écriture débute au coin supérieur gauche. Ensuite, la colonne de l’écriture se déplace légèrement vers la droite. La confrontation entre ligne picturale et ligne d’écriture est cependant intentionnelle. Tandis que la majorité des témoins de la première campagne d’écriture sont investis d’une écriture chaotique et nerveuse, Ms. 1 b CW se distingue par le parfait équilibre entre écriture et dessin qui se partagent chacun la moitié de la surface d’inscription et se valent au niveau des proportions. C’est le seul manuscrit dans l’avant-texte de Clair-obscur sur lequel les deux lignes témoignent d’une stabilité génétique suffisante pour qu’un dialogue s’installe entre les deux volets du manuscrit.

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[23] La transformation des deux derniers vers prend forme dans la réécriture au stylo à bille sur ms. 1a CW-recto.
[24] S. Linares, Jean Cocteau le grave et l’aigu, Seyssel, Champ Vallon, « Champ Poétique », 1999, p. 30.