Triomphe de la mort. L’été 14 dans
La Bataille d’Occident
d’Eric Vuillard

- Sylvie Vignes
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Fig. 1. Photo d’archive,
E. Vuillard, La Bataille
d’Occident
, 2012

Fig. 2. Photo d’archive, E. Vuillard, La Bataille
d’Occident
, 2012

Fig. 3. Photo d’archive, E. Vuillard, La Bataille
d’Occident
, 2012

Fig. 4. Photo d’archive, E. Vuillard, La Bataille
d’Occident
, 2012

Fig. 5. Photo d’archive,
E. Vuillard, La Bataille
d’Occident
, 2012

Fig. 6. Photo d’archive,
E. Vuillard, La Bataille
d’Occident
, 2012

     Nous voilà manifestement aux antipodes des imparables stratégies rêvées par les uns ou les autres des actants, qu’ils soient jeunes Serbes ou vieux Prussiens. De manière très probablement délibérée vu son engagement politique – perceptible aussi dans La Bataille d’Occident à travers plusieurs allusions aussi acerbes que précises au sort fait aux colonies mais aussi aux « coloniaux » enrôlés sur le sol français durant la Grande Guerre [2] – les terribles constats d’Eric Vuillard à ce sujet vaudraient tout autant pour des conflits bien plus récents :

Ça rouille très vite, un plan, ça coince. (121)

Le plan Schlieffen, cette colossale application stratégique, toutes ces années de calculs, ces veillées studieuses, ces cartes, ces promesses, tout cela devint soudain vaseux, douteux […]. (122)

Tout repose sur une infinité (…) de supputations aussi creuses que celles que l’on fait avant de choisir un numéro de loterie. (…) Ce fut un meurtre prémédité à l’échelle d’un continent, gigantesque jeu où chacun fabule son crime sur celui de l’autre. On supposa ce que l’on put. On envisagea tout, sauf ce qui se produisit. (64)

[…] la guerre n’est pas cette belle opération d’échec ou de go que l’on s’imagine ; elle est une série d’erreurs, de maladresses. On jongle avec n’importe quoi et toutes sortes d’objets tombent du ciel sur la terre. (95)

      Ce moment décisif où la mort obtient – aubaine inespérée pour sa faux ! – un blanc-seing de quatre années pleines, Eric Vuillard va s’employer de toutes les manières à le faire voir. Il s’agit d’extraire la Grande Guerre de la gangue d’abstraction dont un siècle entier a pu l’enrober aux yeux des jeunes générations, de remettre du concret sous leurs yeux. Et d’abord en intégrant quelques photographies concernant cette saison décisive. Certaines d’entre elles sont commentées par le texte ; d’autres non. La grande majorité est associée, dans la rubrique « Crédits photographiques » figurant en fin d’ouvrage, à la mention « DR », pour « Droits réservés », mention qui libère la circulation de l’information si son auteur ne peut être identifié. Parmi les autres, deux clichés émanent de la Médiathèque de la Défense, deux du fonds Roger-Viollet et un dernier de l’agence photographique Kharbine-Tapabor, spécialisée dans l’archive et le document historique à l’usage des professionnels de la presse, de l’édition et de l’audiovisuel. Eric Vuillard a en outre pris le parti extrême de les priver toutes de légendes, suscitant parfois la perplexité du lecteur, et multipliant ses hypothèses.
      Six d’entre elles sont explicitement rattachées à l’été 14.
      En exergue du chapitre intitulé justement « Eté », consacré à l’attentat de Sarajevo et à l’enclenchement successif de toutes les déclarations de guerre, il choisit ainsi de confronter le lecteur au visage de Gavrilo Princip, le si jeune terroriste serbe qui tira les deux balles de revolver qui furent fatales au couple autrichien, et, d’une certaine manière, par dantesques « ricochets », à des dizaines de millions d’êtres vivants (fig. 1). Pris quelques mois déjà après son arrestation pathétique, ce cliché le montre torse nu sous sa veste, le nez cassé à en croire les ecchymoses qui marquent son « petit visage blasphémé » (57) et, sous les cernes profonds, le regard le plus désespérément perdu qui soit.
      En exergue du chapitre intitulé « Moissons », consacré au démarrage des opérations militaires, figure la photographie de huit hommes coiffés de chapeaux, casquettes ou bérets, serrés les uns contre les autres et regardant dans la même direction (fig. 2). Visages sérieux concentrés jusqu’à l’angoisse, ils sont manifestement en train de découvrir les affiches proclamant la déclaration de guerre, comme, côté allemand, dans la pointe sèche de Max Beckmann en 1914, si saisissante et marquante malgré ses petites dimensions.
      En exergue du chapitre intitulé « La Journée la plus meurtrière de tous les temps » traitant de l’Offensive Nivelle, le très spectaculaire cliché d’un reporter de guerre anonyme présente simultanément un canon en train de tirer et la silhouette d’un soldat qui semble basculer en avant dans un noir nuage de fumée : magistrale allégorie de la destruction de l’homme par lui-même (fig. 3).
      En exergue du chapitre « La grande vacance » consacré à l’exode des civils, en gros plan, une photo émanant curieusement – vu son sujet – des archives du Ministère de la Défense : un fort peu enfantin visage de garçonnet blond fixant l’objectif du photographe (fig. 4). Raie d’un côté, cheveux austèrement plaqués de l’autre, coins des yeux et de la bouche retombant, cernes appuyés et traits tirés d’un autre âge. Qu’il soit allemand ou français, angoissé ou embrigadé, il incarne avec force l’ensemble des enfances volées, ou en passe de l'être par ces quatre années de bruit et de fureur.
      En exergue du chapitre « La retraite », Eric Vuillard a placé un puissant cliché émanant du fonds Roger-Viollet : un poilu en uniforme, botté et casqué dormant assis, comme KO de fatigue au milieu des gravats dans ce qui ressemble à une église fraîchement bombardée (fig. 5).
      Enfin, en exergue d’un chapitre intitulé « Le Chemin des dames », une « dame » à l’air doux, toute de blanc vêtue (fig. 6). Interrogé à son sujet, Eric Vuillard confesse sa malice : il s’agit en effet de Bertha Krupp, qu’il présente quelque quarante pages plus tôt portant une élégante robe de mousseline et un chapeau fleuri de bégonias pour gracieusement visiter ses usines d’armement…

      Notons au passage – chapitre sur la boucherie historique du 22 août mis à part – le choix de titres suffisamment ambigus pour qu’on y retrouve aussi, comme retourné, le souvenir du monde d’avant le séisme, monde essentiellement paysan où l’on pouvait vivre au rythme des saisons et des moissons, monde où les plus fortunés pouvaient même jouir sans obstacles de « l’infini bercement des loisirs embaumés » [3], au long de chemins fleuris. Une dizaine de personnages, donc, militaires ou civils, de nationalités, d’âges et de sexes variés, mais pas un seul sourire, pas un seul échange de regards complices dans cette galerie de portraits. Avant même les terribles photos de prisonniers et de gueules cassées qui illustrent le dernier tiers de La Bataille d’Occident, ces choix iconographiques instaurent, dans les pages concernant l’été 14, une atmosphère déjà chargée de souffrances, d’angoisses et d’encore plus funestes présages. A travers ces clichés, c’est le lecteur qui est amené à croiser un certain nombre de regards, abolissant cent années d’intervalle temporel : il se trouve ainsi confronté à des individus qui furent, d’une manière ou d’une autre, impliqués de leur vivant dans la Grande Guerre et le plus souvent emportés par la tourmente.

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[2] Voir p. 70, p. 92, p. 162…
[3] Ch. Baudelaire, « La Chevelure », Les Fleurs du mal.