1914-2014 : la Grande Guerre dans l’art
- Marine Branland
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Fig. 2. Delit Maille, Wool War One, 2014

Fig. 3. Delit Maille

      Kern et Pignon-Ernest s’attachent à traduire le passage du temps. Haïm Kern dont l’œuvre était installée sur le plateau de Craonne (jusqu’en août 2014) explique : « Il s’agissait par l’image de ramener à la surface de la mémoire le souvenir des disparus » [21]. L’artiste associe les anneaux métalliques de sa sculpture dans lesquels sont pris des visages, aux mailles de l’histoire. Si son œuvre se rapporte à l’histoire de la Première Guerre mondiale par son lieu d’installation, le pathos qui se dégage de cette sculpture, à travers ces têtes sculptées, fait également écho à la Shoah dont furent victimes ses parents. L’artiste déclarait encore :

Pour moi maintenant la Grande Guerre se situe ici, sur le Chemin des Dames (…) ; sur cette grande fracture qui mutila la France pendant près de quatre ans. Plus jamais ça et pourtant vingt ans après tout recommençait (…) la Grande Guerre, la der des ders, n’était peut-être qu’une répétition, il faut se méfier des « générales » [22].

      Tandis que Kern et Pignon-Ernest soulignaient de leurs œuvres les paysages de la guerre, Christine Canetti et Alain Fleischer convoquaient pour leur part des images documentaires pour répondre à la commande. L’un et l’autre utilisent la photographie dans leur dispositif plastique. Canetti choisit dans ses Notes de guerre de rendre hommage au sacrifice silencieux des femmes dont les visages sont reproduits sur un support transparent, « Structure visuelle légère, qui ne se veut ni monument ni pamphlet ni mausolée ni lieu historique » [23], associés à des extraits de journaux intimes qui donnent voix à ces femmes que l’artiste considère « aussi » comme « les premières victimes de la guerre de 14-18 » [24]. Elle explique encore : « j’ai voulu répondre avec le recul, la perception de mon époque, ma notion de liberté en utilisant des modes de fabrication contemporains pour leur rendre hommage » [25].  Son œuvre s’ancre ainsi dans le présent.
      Alain Fleischer se place lui « sous le regard des morts » avec un dispositif impressionnant où il recrée un laboratoire photo et installe des re-photographies de regards de soldats de 14 dans une solution révélatrice ; cependant il choisit de ne pas les fixer, si bien qu’ils ne sont visibles qu’à condition que le spectateur soit plongé dans l’obscurité, guettant leur révélation sous la lumière rouge qui crée une ambiance particulière. La transparence de l’œuvre de Canetti et la non-fixation des œuvres de Fleischer témoignent d’une sorte de réserve, de distance, voire d’éphémère. Tous deux traduisent le temps qui passe dans leur dispositif, avec l’intention de retenir le passé sans le travestir, sans le dénaturer. Par ces recours, les artistes s’effacent, comme s’ils ne voulaient pas s’approprier un passé qui n’est pas vraiment leur, comme s’ils voulaient simplement inviter le public à réfléchir, comme eux avaient pu le faire dans le cadre de cette commande.
      Les photographies produites dans les années 2000 par Paola de Pietri, comme celles de Stefan Boness, ouvrent elles aussi un espace de réflexion sur ce passé douloureux et le passage du temps. Dans ses photographies, l’artiste italienne capte les traces de l’histoire dans le paysage du Carso. Elle explique :

J’ai exploré les lieux témoins de cette histoire, à la recherche fragile de la mémoire, dernière résistance d’un passé émergeant de la sphère privée avant de tomber dans l’oubli. Sur les montagnes, où le temps humain s’est arrêté et où seul le rythme de la nature a imprimé sa trace, les paysages qui semblent naturels sont en fait le résultat de batailles livrées et de vies vécues tous les jours pendant des années par des centaines de milliers de soldats [26].

      Elle ajoute que ce n’est pas seulement de la Grande Guerre qu’elle parle mais de la guerre en général. Dans les traces de la Grande Guerre, nombreux sont les artistes à interroger le présent d’un monde en proie à divers assauts. Qu’ils soulignent, captent ou retiennent les traces de la guerre, c’est bien une interrogation qui relie ce passé au présent, sans nier les effets du temps, que les artistes formulent.
      Les commémorations du centenaire ouvrent une nouvelle période. Si Kingsley Baird se place encore dans une logique commémorative avec son tombeau de biscuits Anzacs, les modalités de production de son œuvre l’inscrivent dans un présent concret [27]. Intervenant dans le cadre d’une résidence à Péronne, il met à contribution des entreprises locales, empile les figures avec les élèves d’écoles de proximité. A travers ce processus, il tisse du lien social. La dimension éphémère de l’œuvre due aux matériaux et à sa présentation temporaire annihile la fonction commémorative traditionnelle, pour la rendre dynamique, constructive. L’histoire est au cœur du projet mais sans doute autant que le présent de sa réalisation.
      Même dynamique dans le travail de Délit-Maille. Cette blogueuse tricote depuis plusieurs années l’actualité [28]. A l’origine du projet, une carte blanche donnée par le Musée de la Piscine de Roubaix à de jeunes artistes. C’est une Wool War One (fig. 2) qu’elle s’est proposée de réaliser mais les formes du conflit, ses dimensions, l’incitent à solliciter l’aide de toutes les bonnes volontés. « Il a fallu deux jours. Deux jours pour avoir dix fois, cent fois plus de volontaires qu’on imaginait possible d’en intéresser au départ, quand l’idée de la Wool War a germé dans notre tête » [29]. A mesure que le projet prend de l’ampleur, la guerre passe en arrière-plan et laisse s’affirmer le projet collectif et utopique de tricoter la guerre en 2014 :

Ce sera une grande armée minuscule. 
On sait à peu près bien ce qu’elle ne sera pas. 
Pas une reconstitution en costume d’époque.
Pas un truc où on fait la maligne pour faire rire. Pas de ricanements. Pas de cynisme. 
Pas un truc triste non plus. On ne va tout de même pas passer un an à pleurer. 
Pas un record pour le Guiness Book. C’est pour ça qu’on a décidé qu’on ne donnerait de chiffres sur rien, sur combien vous êtes, sur la taille de l’armée en jersey, sur le nombre d’heures passées à croiser des fils. Ce n’est pas l’essentiel et on ne voudrait pas que ces chiffres qui donnent un peu le tournis éclipsent le reste, ce qu’on veut raconter. 
Pas une performance.
Pas une glorification de la guerre, pas une histoire de vainqueurs et de vaincus, de batailles.
Pour ce que ce sera, c’est plus compliqué à expliquer. […]
Grosso modo, ce qu’on racontera au final, c’est une histoire de lien.
Le fil, c’est parfait pour le lien. Lien entre 1914 et 2014 (…) Un long fil de cent ans, un fil qui peut aller de Seattle à Roubaix, en passant par Pontypridd, Bordeaux, Biescheim, Mirefleurs, Lisbonne… [30].

      Avec son armée de tricoteurs volontaires, elle ne refait pas la guerre mais tisse des liens avec le passé et produit une solidarité construite autour de la mémoire, mais ancrée dans le présent. Le geste de faire la guerre en laine est saisi par la photographie (fig. 3) et s’affirme en écho à celui des femmes engagées dans l’effort de guerre à l’arrière, autant qu’à celui des soldats, moins le patriotisme et la violence. On saisit dans ce projet une volonté de dépassement du passé dans le but de rendre le présent nécessaire à travers une aventure collective.
      Le recul manque sans doute encore pour appréhender parfaitement le rapport de nos contemporains à la guerre de 1914-1918. Cette troisième période semble cependant marquée par plusieurs attitudes : la (re)découverte du conflit passe par des interventions que l’on pourrait qualifier de « faibles » dans la mesure où il s’agit de souligner ou encore de retenir le souvenir, voire de dépasser la guerre pour s’ancrer dans le présent de la mémoire reconstruite et bousculée par de nouveaux événements. La logique de commémoration est présente dans la plupart des démarches contemporaines après une longue période d’oubli.

      L’étude des représentations de la Première Guerre mondiale a posteriori nécessite donc bien d’interroger les raisons, les motivations des artistes pour l’événement passé, les sources et ressources mobilisées, les conditions et intentions de leurs productions, la nature et la destination de ces œuvres. Il convient de remarquer la multiplicité des médiums choisis dans le passé et le présent et l’importance de la matérialité des œuvres qui permet aux artistes de traduire les notions d’expérience, de mémoire, de distance, de caractère éphémère ou au contraire pérenne de la guerre et de sa représentation. Des passerelles sont jetées entre les générations mais l’on est forcé de remarquer la diversité des démarches en fonction des individus et du rapport de chacun à l’histoire. Au fil du temps, on assiste à la construction/reconstruction de la guerre de 14 et de sa mémoire par strates, chaque génération puisant dans l’ensemble des représentations passées. La guerre passée réduite à l’état de traces, beaucoup ont cherché et cherchent encore à lui donner une consistance présente. De nombreux matériaux de la guerre sont ainsi mobilisés et servent d’aide-mémoire aux artistes contemporains, mais la perte d’origine de ces objets et images dans les œuvres contemporaines rend parfois l’appréhension de cette guerre et de son histoire difficile.

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[21] Propos de Haïm Kern, dans A. Becker, « Quatre artistes pour la commémoration de 1918 », op. cit., p. 237. La sculpture de Haïm Kern a été volée en août 2014, seuls des fragments ont été retrouvés. L’artiste travaille à une nouvelle sculpture, semblable à l’ancienne, qui sera installée sur le même site.
[22] Ibid.
[23] Propos de Christine Canetti, ibid., p. 230.
[24] Ibid., p. 231.
[25] Ibid., p. 232.
[26] Cité dans le catalogue d’exposition Topographies de la guerre, Paris, Steidl / LE BAL, 2011, pp. 22-23. Images de la série disponibles sur le site de la galerie Les filles du calvaire (consulté le 9 mars 2017).
[27] Voir le site de Kingsley Baird (consulté le 9 mars 2017).
[28] Voir le blog de Délit Maille (consulté le 9 mars 2017).
[29] Ibid. (consulté le 9 mars 2017).
[30] Ibid. La Wool War One de Délit-Maille a fait l’objet d’une présentation exceptionnelle au Grand Palais de Paris lors des Journées européennes du patrimoine 2015. Voir le dossier pédagogique (consulté le 9 mars 2017).