La guerre, ruine de l’homme
dans l’œuvre de Jacques Tardi

- Jean Arrouye
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      Dufour, qui était en observation dans le poste d’écoute, en est sorti en rampant pour aller observer de près les allemands. Il a été touché d’une balle au ventre et « a hurlé toute la nuit » ; il meurt à l’aube et, dit le texte du récit iconico-textuel,

[…] alors, les gros canons de l’arrière se sont mis à tirer pour que tout le monde sache bien que la guerre continuait et qu’il n’était pas encore temps d’espérer, car ils n’avaient pas encore eu leur content de tripaille chaude, celle qui sort du ventre de l’homme quand on le déchire.
La guerre entrait seulement dans sa troisième année [15].

      Huet, inconsolable d’avoir tiré, en Belgique, sur une femme accompagnée de ses deux enfants et qui va chercher la mort dans le no man’s land reçoit « une balle en plein ventre. Il avait toujours craint ce genre de blessure » [16].
      Mazure qui s’est planqué dans un petit bois et qui y trouve un officier allemand blessé, dont il a peur qu’il ne le fasse découvrir par ses cris de douleur, « [prend] le sabre de l’allemand et le lui [plonge] dans le ventre » [17].
      Dans Putain de guerre ! 1917-1918-1919 Collin, qui est de garde au créneau, songe aux plaisirs de la pêche à la ligne qui, « avant la grande boucherie, était son dada ». Soudain un obus tombe sur lui : « En moins d’un dixième de seconde, il est devenu un morceau de viande saignante. Un hameçon chauffé à blanc l’a traversé de part en part fouillant ses viscères qui sortirent de son ventre par une déchirure » [18].
      Dans 1914-1918, c’était la guerre des tranchées, encore, le soldat chargé de corvée de ravitaillement qui est tombé sur un cadavre pourrissant et a involontairement farfouillé longuement dans ses tripes (c’est l’aventure du grand-père de Tardi) se dit :

[…] que c’était énorme ce que ça pouvait contenir comme tuyauterie, le ventre d’un homme, et que c’était fragile l’enveloppe qui protégeait tout ça… On était vraiment pas faits pour recevoir dans nos viandes toute cette ferraille qu’on nous balançait sur la gueule ! [19]

      Il mourra néanmoins d’avoir « pris cinq projectiles [de mitrailleuse] au ventre. Les balles pénétrèrent sans peine sa chair, perforant ses intestins et son poumon gauche, causant d’irrémédiables dégâts » [20].
      Mais pour l’instant, il s’égare, s’engage dans une tranchée abandonnée après de récents combats et trouve dans une cagna un soldat qui a tué six allemands. Il est assis tenant son casque à deux mains devant lui. Quand il l’abaisse on découvre qu’il contient ses intestins. Il commente lui-même son sort : « Tu as vu comme y m’a entaillé, le p’tit Boche, avec sa saloperie de baïonnette… mes boyaux en cavale maintenant. Y croyait peut-être jouer aux indiens ? » [21]. Après quoi il se donne la mort en faisant exploser une grenade.
      Auparavant, commentant le fait que beaucoup de mourants appellent leur mère, il fait des entrailles le symbole même de la vie :

Putain, qu’est-ce qu’y zont tous après leur mère ? Maman elle fournit de la chair à canon, le fruit de sa tripaille, y vient au monde tout casqué et armé jusqu’aux dents… c’est dans la nature… c’est ça qu’est humain !… Pas de quoi être fier… (…) Faut pas amener sur le marché de la tripe chaude les petits enfants comme nous, c’est trop cruel… Maman, c’est pas gentil d’avoir fait ça !

      Ce sont là allusions à la politique nataliste d’avant la guerre de 1914-1918 qui se justifiait de la nécessité de contenir la puissance allemande et de recouvrer les provinces perdues. Mais c’est aussi faire de la partie du corps la plus vulnérable la plus précieuse. L’homme engagé dans la guerre, pour Tardi, est avant tout un corps souffrant. Il est à tout instant menacé d’être atteint dans sa chair, cruellement, inhumainement. A son niveau, l’effort de guerre n’est que la volonté de survivre, de s’en tirer sans trop de dégâts physiques. C’est une lutte à corps perdu, hélas dans le sens défavorable de l’expression. Aussi l’horreur l’emporte-t-elle entièrement sur la gloire.
      Quand le souci de vivre, obsédant, impose de sauver « la tripaille » – efficace choix linguistique parce que le terme consonne avec « piétaille » ; si ce mot laisse entendre que le soldat peut avancer, marcher à l’ennemi, « tripaille » n’évoque que sa fragilité, le repli sur soi, le besoin de se protéger —, on comprend bien que les « grandes idées » du discours sacrificiel ne sont pas de mise. Les récits de guerre que compose Tardi sont dominés par deux sentiments, le pacifisme et l’antimilitarisme, qui sont à l’opposé de ceux que ressasse le discours officiel, social et politique, commémoratif et louangeur. Toutes les notions et les valeurs familières au dithyrambe guerrier sont renversées : pas d’héroïsme, la peur au ventre ; pas d’esprit de sacrifice, la volonté de sauver sa peau ; pas de conscience de se battre pour sauver la patrie ou la civilisation, mais d’être sacrifié à la vanité des généraux, aux intérêts des marchands de canons ou des fabricants de masques à gaz, à l’incapacité des hommes politiques ; quant à la patrie on lui dit merde ; en conséquence pas de respect pour les officiers ni d’esprit d’obéissance — on n’obéit à l’ordre de partir à l’attaque que parce que, si l’on ne le fait pas, on est voué au peloton d’exécution — ; pas de sentiment de l’honneur, seulement la peur. Dans La bascule à Charlot, le soldat revenu de la guerre dit : « Je rentrais enfin, après un très long voyage où l’horreur avait fait bon ménage avec la peur » et encore : « Je pensais aussi que ces quatre années d’humiliation extrêmes avaient été largement suffisantes pour faire de moi un monstre » [22]. Dans Putain de guerre ! un autre souligne qu’il est encouragé à accomplir des actes qui en d’autres temps lui auraient valu d’être condamné à mort. La guerre change les paisibles citoyens en assassins.
      Dans ces conditions, on comprend que les soldats rêvent à « la bonne blessure » qui leur permettra de quitter cet univers mortel et qui, au prix d’une jambe ou d’un bras perdu, les ramènera à la vie normale, et que d’autres se faufilent le bras d’un fil pollué pour provoquer la gangrène qui nécessitera une amputation qui les rendra inaptes à l’exercice du massacre quotidien. S’il est un esprit de sacrifice chez Tardi, c’est celui de ces hommes qui sont prêts à renoncer à l’intégrité de leur corps pour échapper à la perversion généralisée de la guerre ; et s’il est un héroïsme, c’est celui des rares individus qui risquent la mort en refusant de remonter au front. La guerre étant pratique de la barbarie, ceux qui ne veulent pas la faire sont les seuls vrais défenseurs de la civilisation.
      Ils sont généralement fusillés. Le sujet des fusillades revient à plusieurs reprises dans les récits de Tardi et chaque fois ce lui est l’occasion de dénoncer l’injustice et la cruauté de ces exécutions. Un soldat corse, Luciani, qui ne parle pas français et « n’avait pas compris l’ordre qu’on lui avait donné durant une offensive » est fusillé pour refus d’obéissance [23]. Le général de brigade Berthier, qui a lancé une attaque meurtrière, fait tirer l’artillerie sur les tranchées françaises où ont reflué ses troupes décimées, avant de décider de faire fusiller tous ces lâches ; finalement, trois soldats seulement, tirés au sort, seront exécutés pour l’exemple, le maintien de la discipline et de l’esprit d’offensive [24].

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[15] Ibid., p. 32.
[16] Ibid., p. 66.
[17] Ibid., p. 73.
[18] J. Tardi, Verney, Putain de guerre ! 1917-1918-1919, op. cit., p. 27.
[19] J. Tardi, 1914-1918, c’était la guerre des tranchées, op. cit., p. 89.
[20] Ibid., p. 25.
[21] Ibid., p. 99.
[22] J. Tardi, La véritable histoire du soldat inconnu suivi de La Bascule à Charlot, Paris, Futuropolis, 2005, pp. 39 et 50.
[23] J. Tardi, 1914-1918, c’était la guerre des tranchées, op. cit., p. 20.
[24] Ibid., pp. 50-52.