Se saisir de la littérature en couleur :
Michel Butor en artisan
 [*]
- Pauline Basso
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Fig. 1. M. Butor, La Bibliothèque portative
de Marie Jo
, 1990

Résumé

Auteur d’au moins trois-milles-six-cents livres avec d’autres artistes, Michel Butor est à l’origine d’une œuvre protéiforme et abondante. S’il a travaillé avec des peintres, des collagistes et des musiciens, il s’est également essayé au collage, au dessin de même qu’à la musique. Ainsi, son travail avec d’autres artistes et sa pratique personnelle lui permette d’expérimenter d’autres gestes et de renouveler sa pratique littéraire. À titre d’exemple, le geste de récupérer différents matériaux destinés à être jetés pour créer ses cartes postales collages est à rapprocher de son usage de la citation ou encore de la composition de l’une de ses œuvres, Boomerang.

Mots-clés : Michel Butor, collage, artisan, geste, ruines, couleur

 

Abstract

Author of at least three-thousand-six hundred books with other artists, Michel Butor is at the origin of a protean and abundant work. While he has worked with painters, collagists and musicians, he has also tried collage, drawing and music. His work with other artists and his personal practice enabled him to experiment with other gestures and to renew his own practice with literature. As an example, the gesture of recovering different materials destined to be thrown away to create his collage postcards is quite like his use of the citation or the composition of one of his books, Boomerang.

Keywords: Michel Butor, collage, craftsman, gesture, ruins, colour

 


 

Ecrire est un geste [1], tel est le titre de l’un des textes de Michel Butor. Or, les gestes, que ce soit lorsqu’il traite sa correspondance, fait des collages ou écrit, cet auteur les multiplie ; au point que l’acte de manipuler, de manier fait partie intégrante de son processus créatif et de son projet littéraire. Estimant que le corps de l’écrivain a trop longtemps été mis de côté [2], l’auteur de Mobile [3] entend lui rendre sa place : la création ne concerne pas uniquement la tête pensante de l’écrivain, mais fait également intervenir le toucher, l’oreille [4], la vue, les gestes. Avec Michel Butor, la littérature tend à s’imprégner des spécificités des autres arts, au point de donner une dimension plastique au texte.

Ce positionnement s’explique par le projet artistique qui occupe l’auteur, celui d’« essayer de saisir la littérature dans sa totalité, la littérature "en couleur", à l’intérieur de la littérature "grise", ce qui est fort difficile à cause de l’énormité de la masse » [5]. Cette quête de la littérature en couleur passe certes par une recherche générique, mais se cristallise surtout dans une réflexion sur les formes et une pratique artistique et créative plurielle.

Refusant la qualification de créateur, Michel Butor préfère celle de l’artisan, du bricoleur, insistant sur le processus plus que sur l’œuvre finale, achevée. En effet, les entretiens dans son bureau pendant lesquels il revient sur sa manière d’écrire ou de collaborer avec les artistes ne manquent pas, de même que les textes dans lesquels il revient sur ce qu’il a fait, ou plutôt sur ce qu’il a voulu faire. En outre, il était courant, pour lui, de publier à plusieurs reprises le même texte, en le retravaillant ; si les textes ont été rassemblés dans des Œuvres complètes, il insiste pourtant sur leurs caractères toujours inachevés.

Ses assemblages de cartes postales et ses livres d’artistes en dialogue sont bien plus qu’un jeu avec les codes, ils deviennent l’occasion d’une réflexion sur les possibilités de signification du langage, une opportunité de créer une littérature en couleur capable de rendre visible ce monde qui est là, mais que nous sommes incapables de voir [6].

 

Un auteur qui crée de ses mains

 

S’il a collaboré avec une multitude d’artistes, comme Jiří Kolář, Zanartu, Masurovsky ou encore Pousseur, il est également l’auteur de plusieurs œuvres plastiques, réservées le plus souvent à une sphère privée. Plus confidentielles, ces  créations sont pourtant révélatrices d’une pratique gestuelle particulière qui diffère de l’écriture traditionnelle.

A chaque anniversaire de mariage, Michel Butor avait pris l’habitude de fabriquer des petits cadeaux à Marie Jo ; destinés à sa seule épouse, certains de ces présents sont pourtant parvenus jusqu’au public, parce qu’ils ont été exposés dans sa maison à Lucinges ou retravaillés par un autre artiste.

La « bibliothèque portative de Marie Jo » (fig. 1) a été créée en 1990, par Michel Butor. A l’intérieur du couvercle figure la mention « exemplaire unique » ; faisant écho aux livres d’artistes en dialogue qu’il réalise en très peu d’exemplaires, écrits à la main. Avec cet auteur, le livre devient un objet rare et retrouve toute sa matérialité. Comme le montre l’illustration, cette bibliothèque portative se compose d’une boîte renfermant des livres miniaturisés, le tout composé à la main, par Michel Butor. De manière globale, l’objet est d’une facture assez simple : tout est fait de papier et de scotch, pourtant, l’emballage de papier de soie, ainsi que son côté unique lui confère un caractère précieux. En outre, une certaine harmonie se dégage de l’ensemble, l’auteur ayant accordé de l’importance à l’assemblage des couleurs. Enfin, les titres de ces livres renvoient à l’œuvre romanesque de l’auteur, publiée quant à elle à grand tirage, fait intéressant quand on sait qu’il a surtout été reconnu pour ses romans et très peu pour ses livres d’artistes, pourtant bien plus nombreux.

 

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[*] This project has received funding from the European Research Council (ERC) under the European Union’s Horizon 2020 research and innovation program under grant agreement N° 804259.
[1] M. Butor, « Ecrire est un geste », Répertoire II, dans Œuvres complètes (sous la direction de M. Calle-Gruber), X, Ecrits sur divers sujet, Paris, La Différence, 2009, p. 96.
[2] M. Butor, « L’éloge de la machine à écrire », dans Répertoire IV, Œuvres complètes (sous la direction de M. Calle-Gruber), III, Répertoire II, Paris, La Différence, 2006, pp.434-437.
[3] Œuvre dans laquelle les blancs sont aussi significatifs que les mots.
[4] M. Butor, « La littérature, l’oreille et l’œil », dans Répertoire I, Œuvres complètes, (sous la direction de M. Calle-Gruber), II, Répertoire I, pp. 1035-1045.
[5] M. Butor, Improvisations sur Michel Butor. L’écriture en transformation, Paris, La Différence, 1993, pp. 24-25.
[6] M. Butor et R.-M. Allemand, Michel Butor, rencontre avec Roger-Michel Allemand, Paris, Argol, 2009, p. 22.