- Maxime Thiry,

A propos de l’ouvrage :

Côme Martin, Lire le récit multimodal, à la limite
de ses habitudes
, Liège, Presses universitaires
de Liège, « ACME, n° 5 », 2020.
9782875622433

La thèse de doctorat que Côme Martin défendit en 2013 trouve dans l’ouvrage qu’il publie auprès des Presses universitaires de Liège un aboutissement des plus heureux, l’autorisant à mettre en valeur la qualité et la profondeur de sa recherche, ainsi que l’originalité, vis-à-vis du champ littéraire, des œuvres qu’il analyse. Il le fait au moyen d’un style léger, à même de rendre son propos très accessible sans rien sacrifier à la rigueur que ce dernier impose.

Martin amorce sa réflexion par le constat de succès inattendus : en 2000, sont publiées deux œuvres de fiction, l’une relevant peu ou prou du roman, l’autre de la bande dessinée, qui se prévalent d’une popularité aussi bien critique que commerciale, encore vérifiable aujourd’hui, alors qu’elles confrontent leur lecteur à une complexité aussi bien diégétique et narrative que formelle. Il s’agit respectivement de House of Leaves de Mark Z. Danielewski [1] et de Jimmy Corrigan, the Smartest Kid on Earth de Chris Ware [2], à rapprocher l’une de l’autre par la façon dont elles usent de la visualité pour affecter l’expérience de lecture. Sans perdre de temps, Côme Martin explique la première partie de l’intitulé de son essai, en inscrivant les deux livres qui lui serviront de fil rouge dans le spectre de ce qu’Alison Gibbons définit dans un article de 2012 comme le « récit multimodal », qui « peut-être à cause du fort impact de la visualité sur les lecteurs, tente souvent de dépasser ses propres barrières ontologiques » [3].

Partant, Martin donne sens à la deuxième partie de son intitulé, en proposant moins d’interroger la facture et la fabrique de ces récits, même s’il doit en passer par là, que la façon dont les dispositifs qu’ils mobilisent bouleversent l’horizon d’attente de leur lectorat respectif, l’amènent à le sortir de ses habitudes de lecture et à élargir sa zone de confort, touchant non pas tant à ce qu’il lit qu’à comment il lit. Pour ce faire, l’analyse dans Lire le récit multimodal suit trois temps qui partent du macrotextuel (l’objet livre) pour arriver microtextuel (les considérations typographiques), en passant par les différentes torsions auxquelles le récit multimodal soumet l’espace de la page.

 

L’objet-livre, contre ou en biais de l’horizon d’attente

 

Avant même qu’il ne s’offre à la lecture, le livre constitue un objet à voir, à prendre. Le format sous lequel il se présente conditionne la façon dont le lecteur l’approche et anticipe ce qu’il y trouvera, quitte à le déstabiliser par la suite, comme c’est le cas du volume de House of Leaves, dont la couverture et le format répondent aux normes du genre romanesque et ne laissent de prime-abord pas supposer la complexité interne de l’objet. La couverture de l’édition britannique, par la représentation d’une porte entrouverte et l’accroche « This is not for you », joue des codes du roman d’horreur pour interpeler le lecteur et l’inviter à pénétrer (à ses risques et périls ?) dans le livre/la maison qu’il a entre les mains.

Pareille attention portée au livre en tant qu’objet s’observe également chez Chris Ware, qui supervise la conception de chacun de ses albums : pour l’artiste, le format obéit à une forme de nécessité, que lui dicterait le contenu. Ainsi s’observe une « cohérence entre la fiction et son habillage » (p. 28), que Martin analyse à l’aide du roman Extremely Loud & Incredibly Close de Jonathan Safran Foer [4] et du roman graphique Fun Home d’Alison Bechdel [5], notamment pour leur usage de la couverture, qui élargissent le corpus de départ et lui donnent de l’épaisseur. C’est ce que font également, par différenciation, les multiples incursions qu’opère Martin dans le domaine du livre numérique, qui prolonge sous bien des aspects les dispositifs iconotextuels du récit multimodal en les exportant dans un autre médium.

Ces quelques exemples, qui entremêlent textualité et visualité, poussent l’auteur à questionner les contours du récit multimodal en le confrontant au livre d’artiste : à quel point s’en rapproche-t-il ou s’en écarte-t-il ? Dans la mesure où le livre d’artiste est à entendre, à la suite d’Anne Moeglin-Delcroix, comme « un livre qui est par lui-même une œuvre et non un moyen de diffusion d’une œuvre » [6], les récits multimodaux que Côme Martin soumet à l’étude correspondent à ce modèle. Il en veut pour preuve la façon dont Chris Ware décrit son travail, au détour d’un entretien avec Benoît Peeters : « N’oublions pas que ce qu’on crée, ce sont des livres, pas seulement des histoires entre deux bouts de carton » [7].

Plus avant, au-delà de ces « deux bouts de carton » qui délimitent le seuil de l’objet livre, le récit multimodal amène Martin à poser la question suivante : « Où commence et où s’arrête le livre ? ». Ses investigations le portent à considérer le péritexte (comme il l’a fait jusque-là), mais également l’épitexte et le paratexte, selon une perspective qui rejoint les travaux sur la transfictionnalité, notamment ceux de Richard Saint-Gelais et de Matthieu Letourneux.  Lorsque le texte sort de lui-même, il démultiplie les lieux de son énonciation : cet espace ainsi élargi est alors à considérer comme un espace de « programmation » de la lecture (p. 66), ou encore comme le lieu d’énonciation de l’ethos auctorial, voire, plus simplement, un nouveau lieu de la fiction (p. 75).

 

>suite
[1] M. Z. Danielewski, House of Leaves, New York, Pantheon, 2000.
[2] C. Ware, Jimmy Corrigan, the Smartest Kid on Earth, New York, Pantheon, 2000.
[3] A. Gibbons, « Multimodal Literature and Experimentation », dans The Routledge Companion to Experimental Literature, Londres, Routledge, 2012, pp. 420. Martin la cite à la p. 7.
[4] J. Safran Foer, Extremely Loud & Incredibly Close, Londres, Hamish Hamilton, 2005.
[5] A. Bechdel, Fun Home, Boston, Houghton Mifflin, 2006.
[6] A. Moeglin-Delcroix, Livres d’artistes, Paris, Ed. Herscher/Centre Georges Pompidou, 1985, p. 11. Martin la cite à la p. 36.
[7] B. Peeters, « Entretien avec Chris Ware », dans B. Peeters et J. Samson (éds.), Chris Ware. La bande dessinée réinventée, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2010, pp. 57-58. Martin le cite à la p. 45.