- Martin Mathis

A propos de l’ouvrage :

Laura Bordes, Ilona Camona, Pierre Léger,
Mathilde Mougin et Emmanuel Porte
(dir.),
Jusqu’à la nausée. Approche pluridisciplinaire

du dégoût aux époques moderne et contemporaine,
Aix-Marseille, Publication Université Provence,
« Corps & Ames », 2022.
9791032003862

Ce volume est issu d’un travail de recherche initié par plusieurs laboratoires d’Aix-Marseille, labellisé à deux reprises par la fédération CRISIS, et qui a donné lieu à deux cycles de séminaires et à une journée d’étude. Il propose « d’associer les apports de plusieurs disciplines à travers une vision diachronique du dégoût sur l’ensemble des périodes étudiées » (p. 7). Les multiples dimensions du dégoût, expérience à la fois physique, éthique, esthétique, toujours socialisée et par conséquent toujours signifiante sur le plan anthropologique, justifient l’approche pluridisciplinaire : l’ouvrage s’articule ainsi en quatre parties (philosophie, littérature, histoire, sciences de l’art) qui se complètent mutuellement, pour offrir au terme de l’ouvrage une vision nuancée de la notion, envisagée dans sa dimension intime et incarnée autant que dans sa dimension conceptuelle.

 

Penser le dégoût

 

Pierre Léger « Introduction à la philosophie du dégoût »

L’article de Pierre Léger, premier de l’ouvrage, prolonge les éléments de définition et de problématisation donnés dans l’avant-propos en offrant un panorama des divers traitements du dégoût en philosophie. Il fournit ainsi une vision plus solide de la notion dans sa complexité, tout en constituant une base conceptuelle indispensable à la lecture du reste de l’ouvrage. L’article présente les théories ou conceptualisations philosophiques du dégoût en quatre temps.

1. Le dégoût physiologique. Deux théories antithétiques sont présentées : d’un côté celle de l’Encyclopédie, qui considérait le dégoût comme une absence anormale et donc pathologique des appétits nécessaires à la survie ; de l’autre, celle de Darwin, qui envisage au contraire le dégoût comme un signe de santé, en ceci qu’il rejette instinctivement tout ce qui peut nuire à la conservation de l’individu.

2. Dégoût et philosophie morale. Hutcheson, Hume, Rousseau, Smith, dans une perspective sentimentaliste, ont vu dans le dégoût la manifestation d’un sens moral naturel, inné, universel.

3. Le dégoût existentiel. Le dégoût existentiel, qu’il soit dégoût de la vie, de soi-même ou du genre humain, occupe chez Sartre, chez Baudelaire, chez Nietzsche par exemple, une place importante. Là encore il peut être signe de santé, nous dit Nietzsche : celui qui est dégoûté voit mieux, peut-être, la réalité de sa condition.

4. Le dégoût esthétique. Pierre Léger s’attarde notamment sur deux problèmes : d’abord celui de la jouissance de l’objet dégoûtant que permet sa représentation en art ; ensuite celui de la place du dégoût dans la discipline esthétique. Si l’esthétique, dans un sens kantien, se définit par l’exercice d’une faculté de juger qui transcende la réaction épidermique face au phénomène, alors le dégoût, rejet brut et spontané, ne relève pas de l’esthétique.

 

Pascal Taranto. « Le dégoût, une émotion éthique ? »

La portée éthique du dégoût est à dessein mise à l’interrogative dans le titre de l’article de Pascal Taranto, car, selon lui, une « ambigüité éthique insuppressible » (p. 22) caractérise cette réaction de rejet. Trois exemples sont notamment sollicités pour mettre au jour cette ambiguïté et donner des premiers éléments de réponse à la question posée.

1- Léontios, dans La République de Platon, est dégoûté par la vue de cadavres, et en même temps fasciné par eux ; et à partir de là, il est dégoûté de sa propre fascination pour l’objet dégoûtant.

2- Selon Freud et ses Trois Essais sur la théorie sexuelle, étant donné que la pulsion sexuelle se plaît à passer outre le dégoût qui opère dans la vie courante, c’est bien, d’une part, qu’il existe en nous une fascination secrète pour le dégoûtant et que, d’autre part, le dégoût actif en-dehors de l’acte sexuel connaît de façon latente l’existence de cette fascination.

3- Zarathoustra enfin, dans le livre de Nietzsche, est atteint du « grand dégoût de l’homme », en même temps qu’il se dégoûte de ce dégoût comme d’une des pires « tentations » (p. 25).

L’ambiguïté du dégoût moral serait donc la suivante : certes il encourage à se détourner de la chose dégoûtante mais, dans le même temps, son existence même révèle notre attraction secrète pour elle. La conscience acquise de ce phénomène dévoile alors une « proximité étrange (…) entre nous et l’objet qui nous révulse » (p. 25). Telle serait la « force propre du dégoût » (p. 26), méconnue la plupart du temps.

 

>suite