Types, motifs et méthodes d’invention des
encadrements figuratifs à la Renaissance :
l’exemple de Baptiste Pellerin

- Anna Baydova
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Fig. 20. B. Pellerin, décor de la page
de titre, 1564

Fig. 21. B. Pellerin, décor de la page
de titre, 1598

Fig. 22. B. Pellerin (d’après), décor de la page
de titre, 1677

La relation entre Baptiste Pellerin et Ambroise Paré, conseiller et chirurgien du roi, est, de ce point de vue, exemplaire. Paré était en effet propriétaire d’un grand nombre de planches gravées dont il fit don, en 1577, à sa nièce Jeanne, à l’occasion de son mariage avec le maître chirurgien Claude Viart [33]. La liste de matériel concerné par cet acte n’a pas été spécifiée, mais nous pouvons imaginer que les deux encadrements figuratifs dessinés pour Paré par Baptiste Pellerin en faisaient partie.

Le premier de ces cadres date de 1564. Il apparut initialement sur la page de titre des Dix livres de la chirurgie (fig. 20) imprimés par Jean Le Royer au format in-octavo et servit ensuite exclusivement au décor des ouvrages du médecin [34]. Editeur de Jean Cousin père [35], Le Royer put connaître Pellerin et servir d’intermédiaire pour cette commande artistique.

Les Dix livres de la chirurgie étaient destinés au roi Charles IX. C’est la raison pour laquelle cet encadrement porte son monogramme en haut et son emblème – les deux colonnes entrelacées – flanqué de figures de putti en bas. Le texte de la dédicace ouvrant le livre évoque le long travail de l’auteur pour la préparation de cette publication [36]. Les deux figures féminines, l’une arrosant le blé et l’autre taillant la vigne, que Pellerin plaça sur les côtés du cadre, illustrent probablement une strophe biblique faisant allusion au long travail qui finit par donner ses fruits : « Pendant six années tu ensemenceras ton champ, pendant six années tu tailleras ta vigne ; et tu en recueilleras le produit » (Lévitique 25 : 3).

A la fin de sa vie, en 1575, Pellerin préparera un second encadrement pour Ambroise Paré (fig. 21) [37] : pour la publication du recueil fondamental des œuvres du médecin au format folio, l’artiste sortit quelque peu de son schéma habituel. L’abstraction des cadres remplis de figures en appui sur des motifs de cuirs enroulés fait place à la représentation d’un portique ou d’une niche architecturale habitée de personnages. Placées dans cet entourage réaliste, elles perdent leur aspect ornemental et se rapprochent tantôt des sculptures, tantôt des véritables figures humaines qui escaladent le décor. Cependant, le vocabulaire artistique de Baptiste Pellerin demeure facilement reconnaissable : les allégories de Piété et Justice se retrouvent sur les côtés du cadre, le haut est surmonté de Victoires ailées couronnant les armoiries du roi, le cartouche destiné à l’adresse de l’éditeur en bas de la page est flanqué de putti. Remarquons par ailleurs que les deux encadrements commandés par Ambroise Paré soulignent sa proximité avec roi plutôt que son métier.

L’importance de la contribution de Pellerin à l’art du livre ne saurait être sous-estimée. Si son nom a rapidement sombré dans l’oubli, ses inventions étaient encore demandées plus d’un siècle après sa mort. Ainsi, en 1677, chez l’arrière-petit-fils de Robert Ballard, Christophe, on trouve un encadrement de page de titre d’inspiration clairement pellerinesque orné de trophées et de représentations de Victoires tenant les couronnes de laurier (fig. 22) [38]. Les figures féminines portent des robes dont les plis accentuant les contours du ventre donnent l’impression de tissu mouillé. Leur coiffure fait penser à celle que l’on trouve dans l’une des bordures des Heriocos Hechos y vidas des varonnes yllustres (fig. 19 ) : les longs cheveux ondulés sont attachés près du visage et reposent librement sur le dos. Nous ignorons cependant par quel biais cet encadrement, jamais publié du vivant de l’artiste, a pu ressurgir chez Christophe Ballard. Hérita-t-il d’un dessin ou d’un bois non gravé qu’il décida d’utiliser pour le décor de ces éditions ? S’inspira-t-il de l’esthétique des publications de son ancêtre et commanda-t-il une gravure stylisée ? Quoi qu’il en soit, avec le statut d’imprimeur du roi pour la musique, Ballard a hérité du goût pour les inventions de Baptiste Pellerin.

L’analyse des encadrements figuratifs dus à ce dessinateur permet de tirer quelques conclusions sur les modalités de son travail. Ayant débuté sa carrière artistique dans le cercle proche de Jean Cousin père, Baptiste Pellerin a réussi à élaborer son propre réseau professionnel, qui lui permit d’obtenir de nouvelles commandes.

La spécificité du travail de l’illustrateur réside dans la nécessité d’adapter ses inventions à différents formats et thématiques des livres et aux goûts personnels des imprimeurs et des auteurs qui prenaient une part active à l’élaboration des décors gravés. Néanmoins, l’abondance des commandes amenait inévitablement à une certaine standardisation des modèles et à une reprise régulière des mêmes éléments décoratifs pour les publications de toute nature. Par cette constance des schémas et des motifs réutilisés par l’artiste, le style propre de ses décors, si facilement reconnaissable, est devenu emblématique des publications parisiennes du troisième quart du XVIe siècle.

 

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[33] Archives nationales de France, Y //122, fol. 499, 1577, 27 mars, 9 mai. Nous remercions Geneviève Guilleminot-Chrétien de nous avoir indiqué l’existence de ce document.
[34] A. Paré, Dix livres de la chirurgie, Paris, Jean Le Royer, 1564, in-8° ; A. Paré, Traicté de la peste, de la petite vérolle et rougeolle, avec une bresve description de la lèpre…, Paris, André Wechel, 1568, in-8° ; A. Paré, Cinq livres de chirurgie, Paris, André Wechel, 1572, in-8° ; A. Paré, Deux livres de chirurgie, Paris, André Wechel, 1573, in-8°. Sur ces éditions, voir R. Brun, Le Livre français illustré de la Renaissance, Paris, A. et J. Picard, 1969, pp. 266-267.
[35] En 1560, Jean Le Royer a imprimé le traité théorique Le Livre de perspective rédigé et illustré par Jean Cousin père (R. Mortimer, French XVIth Century Books, Op. cit., n° 157 ; R. Brun, Le Livre français illustré de la Renaissance, Op. cit., p. 161).
[36] « Il y a douze ans qu’il pleust à la majesté du feu roy Henry vostre pere, recevoir de ma part, un petit livre, auquel mon esprit s’estoit tellement quellement employé à traitter la maniere de bien & seurement guerir les playes faittes pas coups de harquebouses & de flesches… Mais puis-que le temps nous a apporté avec soy tant de difficultez concernantes la guerison de ces maux…j’ay repris en main ce mien premier œuvre pour l’amplifier des remedes convenables… » (A. Paré, Dix livres de la chirurgie, Paris, Jean Le Royer, 1564, fol. aaij r° - aaiij r°).
[37] A. Paré, Les Œuvres, Paris, Gabriel Buon, 1575, in-fol. Sur cette édition, voir R. Brun, Le Livre français illustré de la Renaissance, Op. cit., p. 267.
[38] J.-B. Lully, Isis…, Paris, Christophe Ballard, 1677, in-4° obl.