La « novellisation en vers »
de Jan Baetens
d’après Vivre sa vie de Jean-Luc Godard

- Prisca Grignon
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En 2005, Jean-Luc Godard autorise l’adaptation poétique de son quatrième film Vivre sa vie (1962). Jan Baetens, décrit comme l’un des derniers poètes flamands d’expression française, édite aux Impressions Nouvelles [1] cette novélisation poétique qu’il préfère nommer « novellisation en vers » – il s’agit donc d’une adaptation sous la forme d’un recueil poétique d’une œuvre cinématographique.

Jan Baetens a coordonné deux ouvrages théoriques sur le genre édités aux Impressions Nouvelles, éditions dont il est l’un des fondateurs. Le chercheur et poète préfère orthographier le genre « novellisation » [2] contrairement aux éditeurs spécialisés (Hachette Jeunesse, Pocket Jeunesse, Actes Sud et Intervista par exemple) qui emploient l’orthographe « novélisation ». De plus, le terme « novélisation » apparaît dès les années quatre-vingt aux éditions J’ai Lu et chez les chercheurs avec le texte de référence sur le ciné-roman d’Alain et Odette Virmaux [3].

Ce choix orthographique accompagne le souhait de Jan Baetens de faire émerger dans ses travaux théoriques sur le genre un autre corpus alimenté par des romans entretenant une forte relation au cinéma/au film tels que Cinéma de Tanguy Viel, La Tentation des armes à feu de Patrick Deville, Le Goût amer de l’Amérique d’Alain Berenboom, La Vie de Jésus de Bruno Dumont et Nuit noire d’Olivier Smolders. Le choix orthographique différent des éditions de poche à destination de la jeunesse apparaît comme un moyen de renouveler un genre dominé par des œuvres à destination du grand public afin de le hisser vers une conception « plus littéraire » et moins standardisée.

La novélisation est un genre littéraire décrit comme un produit commercial car la conception de ces livres dépend, en amont, des succès télévisuels et cinématographiques. Les novélisations sont liées à des œuvres disposant de possibilités de lancement publicitaire massif dont le roman du film, sa novélisation, accompagne le mouvement promotionnel dans les librairies et supermarchés. Une novélisation est produite lorsque les éditeurs achètent des droits de développement d’une licence audiovisuelle ou cinématographique.

Ainsi, on voit bien en quoi, dans un premier temps, la « novellisation en vers » de Jan Baetens représente un cas à part, voire unique, dans le paysage littéraire actuel – le poète édite son texte dans une collection dont le projet éditorial est ambitieux – car, souhaitant notamment explorer « les chemins les moins balisés » [4], il organise la rencontre entre deux genres antagonistes (la novélisation et la poésie) dans une époque qui voit principalement se multiplier de façon massive des novélisations dans le secteur jeunesse et du divertissement [5].

Comme Jean-Luc Godard, Jan Baetens use d’un regard critique et créatif autour d’un même sujet. Baetens est poète et chercheur en littérature, il est un spécialiste des rapports texte/image. L’auteur élabore donc une réflexion sur le genre de la novélisation en passant de la réflexion théorique à la pratique.

Ainsi, dans son texte critique, on apprend que pour Jan Baetens une « novellisation poétique » a valeur de « manifeste ». Le poète souhaite « renouer avec le présent, le contemporain, le hic et nunc » contre l’idée d’une poésie comme « monument » ; il désire s’éloigner de la conception du poète comme penseur. Pourtant, même si le choix de faire du cinéma le « réservoir à contraintes » de son recueil peut passer pour une ouverture au monde et à la « culture de masse » [6], Vivre sa vie n’est pas le simple « film d’hier ou d’aujourd’hui ». A plus forte raison, le nom de Jean-Luc Godard n’est pas associé à la banalité d’un quotidien que peut représenter, a contrario, une soirée devant le poste de télévision.

Dans notre étude, il s’agira principalement d’étudier de quelle manière le film de Jean-Luc Godard est utilisé/travaillé et de dégager en quoi, finalement, il serait un « tremplin » pour le poète dans le cadre d’un genre à contraintes : la novélisation.

 

On connaît le trajet de Godard qui est passé de la critique aux Cahiers du cinéma à la réalisation avec son premier court métrage datant de 1955. Le jeune cinéma français était porté par des déclarations telles que « Ecrire c’était faire des films […] écrire aux Cahiers c’était une activité littéraire à part entière » [7], où les auteurs affectionnaient l’emploi du « beau langage qui venait du XVIIIe siècle » [8]. Le cinéma de Jean-Luc Godard est porté par une somme d’écrivains/poètes tels que Balzac, Baudelaire, Aragon, Brecht, Céline, Goethe, Joyce, Maupassant, Malraux, Poe, Proust, Queneau, Ronsard, Rimbaud, Sartre ou encore Shakespeare.

L’esthétique du collage, de la référence (mythologique, cinématographique et littéraire) et l’utilisation de la littérature comme motif et comme moyen de communication est un élément central de l’œuvre de Godard, tout comme le recours à la novélisation, et aux divers supports autour d’une même œuvre, est présent dans sa carrière (il fait publier les dialogues de For ever Mozart par exemple).

Chez Godard, les mots sont impuissants, la parole vaine. Les jeux de langage, les modifications des expressions courantes, sont autant de moyens de délivrer les mots de leur fonction de communication pour atteindre une vérité. Sa manipulation de la parole, du dialogue, de l’écriture et de la littérature est bien celle d’un poète. Des études ont déjà relevé les caractéristiques de ces divers usages et des différentes figures du discours qui alimentent la parole même de Godard, celle qui retentit dans les entretiens [9].

Ainsi, non seulement Jean-Luc Godard est une figure emblématique du cinéma français exigeant car ambitieux, voire élitiste, mais il est aussi un auteur cultivant la parole poétique (de manière plus ou moins subtile). Jean-Luc Godard conçoit son travail selon une dialectique de la discussion, c’est pourquoi une poétique transmédiatique caractérise sa carrière. En effet, plusieurs films des cinéastes de la Nouvelle Vague sont novélisés dans les années soixante (A bout de souffle, Les Cousins ou encore Le Beau Serge de Claude Chabrol [10]). Le choix d’utiliser différents supports (Histoire(s) du cinéma passe de la vidéo au livre) apparaît chez Godard comme un moyen de renouveler un point de vue, un regard, et de continuer la discussion autour d’une même thématique.

D’autre part, son œuvre apparaît à plus d’un titre paradoxale. Jean-Luc Godard est en effet lié au développement de la politique des auteurs pour un cinéma dégagé des contraintes de l’écriture et de la littérature (scénario et adaptation d’œuvres littéraires), tout en affichant fermement, dans le même temps, une culture littéraire – l’auteur insiste sur cet héritage qui fonde sa « formation » et son chemin vers la réalisation.

Les mots et les images, le « trivial » et « l’élitiste » (citation d’un slogan publicitaire et d’une phrase de Flaubert, par exemple) propres au collage godardien, découlent d’une mise en scène de la pensée où l’hétéroclite contribue à alimenter la poétique filmique du cinéaste – et où le paradoxe (figure dominante dans ses discours) accompagne des « collisions » qui permettent de renouveler un point de vue, une esthétique, un discours.

Jan Baetens choisit, on le voit, de travailler l’œuvre d’un auteur propice à la mise en rapport de différents textes, de différents genres – le choix de ce film canonique lui permet, de plus, de placer au cœur de son geste d’adaptation la (nostalgie de la) transgression.

 

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[1] J. Baetens, Vivre sa vie, une novellisation en vers du film de Jean-Luc Godard, Paris-Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, 2005.
[2] J. Baetens, La Novellisation, du film au roman, Paris-Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, 2008, p. 14 (note de bas de page) : « L’orthographe du mot est loin d’être stable. Pour des raisons de commodité, on a opté pour la forme qui colle le mieux à l’origine anglo-saxonne du terme […]. Cependant, il est parfaitement imaginable que la forme plus française, “novélisation”, l’emporte dans un futur plus ou moins proche. » Ce point du vue n’est pas convaincant selon nous, ainsi, dans ce travail nous emploierons « novellisation » pour désigner le texte de Jan Baetens et « novélisation » pour désigner le genre en général.
[3] A. et O. Virmaux, Le Ciné-roman, un genre nouveau ?, Paris, Edilig, 1983, p. 70 (en note de bas de page) : « Exemple isolé d’une pratique fort répandue en Amérique – la « novélisation » – et qui tend à gagner la France. Le procédé consiste à faire rédiger un roman à partir d’un scénario et à faire ensuite coïncider la publication du livre et la sortie du film. Depuis 1980 environ, la collection “J’ai Lu” a ainsi publié plusieurs titres directement inspirés de films apparus dans le même temps […] ou même de séries télévisées à succès (Dallas) ».
[4] Voir le site des Impressions nouvelles.
[5] Chez Hachette Jeunesse l’édition de la novélisation de Titeuf en 2000 marque un tournant dans la collection de la Bibliothèque rose et verte qui est désormais entièrement consacrée au genre. Nous renvoyons à notre thèse de doctorat : Le Champ d’existence de la novélisation française actuelle, la novélisation, un nouveau genre ?, sous la direction de François Amy de la Bretèque, Université Paul-Valéry Montpellier 3, 2012.
[6] J. Baetens, La Novellisation, du film au roman, op. cit., p. 203 : « L’interaction entre poésie et cinéma est une façon d’introduire dans la poésie de larges pans thématiques et des tons stylistiques qui manquent en français […] : le désir d’emmêler culture de masse et vie privée, l’ouverture au “monde qui existe”, une façon plus directe de parler de certaines choses, par exemple une cure de désintoxication, l’ennui d’une soirée de télévision, un champ d’immondices ou encore... le film d’hier ou d’aujourd’hui. »
[7] J.-L. Godard et A. Bergala, Les Années Cahiers (1950 à 1959), Paris, Flammarion, « Champs », rééd. 2007, p. 2 et 14.
[8] Ibid.
[9] Figures du discours relevées par Dominique Château, dans Godard et le métier d’artiste, sous la direction de G. Delavaud, J.-P. Esquenazi et M.-Fr. Grange, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 13 :
- La maxime (« le travelling est affaire de morale »)
- Le chiasme (« La photographie n’est pas le reflet du réel, elle est le réel de cette réflexion » ; « Pas d’image juste, juste une image »)
- La comparaison (« les images de tv, c’est comme la musique d’ascenseur »)
- Le paradoxe (« un film de ce genre, c’est un peu comme si je voulais faire un essai sociologique en forme de roman, et pour le faire je n’ai à ma disposition que des notes de musique » ; « Lumière était un peintre […] Méliès était brechtien »).
[10] Aux éditions Seghers :
- Cl. Francolin, A bout de souffle. D’après le film de Jean-Luc Godard, 1960.
- J. Jean-Charles, Les Cousins. D’après le film de Claude Chabrol, 1959.
- R. Marsan, Le Beau Serge. D’après le film de Claude Chabrol. 1960.