Texturations iconopoétiques
- Corentin Lahouste & Marcela Scibiorska
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En se focalisant sur un corpus très majoritairement issu de la francophonie du Nord, il est donc question dans le cadre de ce numéro de creuser ces situations où l’image, dans sa dimension la plus concrète, peut être saisie comme ressort ou moteur créatif fondamental, en étant tout particulièrement investie d’une dimension haptique que nous considérons ici aussi bien dans sa définition première de ce qui a trait au sens du toucher que dans le sens – élargi – qu’en propose Tim Ingold [14], c’est-à-dire qui implique et suscite des affects et émotions. Ainsi, l’image mise en mouvement, soumise aux gestes de celui ou celle qui la manie ou manipule (des écrivains dans le cas qui nous concerne), peut se voir intensifiée, voire amplifiée, sous sa forme physique, en uncorps multidimensionnel qui entre en interaction avec le corps du regardeur [15]. Il s’agit dès lors d’interroger l’« activité imageante » [16] à l’œuvre dans la littérature de langue française des XXe et XXIe siècles, depuis sa spécificité haptique, en ajoutant par conséquent une seconde dynamique tensive – pour reprendre une formule employée par Servanne Monjour [17] –, qui imprime le lien entre optique et tactile, à celle, assez traditionnelle et existant de longue date, entre le textuel et le visuel ; s’aviser donc de la place qu’occupe cette spécificité sensible, liée à la question du support, et plus encore de la texture [18], lorsque images et littérature se rencontrent, s’entrecroisent, s’interconnectent, en mettant au jour une triangulation longtemps indistinguée.

En amont de la création proprement dite, le maniement des images concrètes par les écrivaines est un processus fondamentalement sensoriel, une expérience (déjà) littéraire qui s’appréhende physiquement. L’haptique, dans sa définition usuelle, se trouve au centre de tout geste qui préside à la collection, au stockage, au feuillettement, au découpage, au collage, ou encore au réarrangement des images matérielles. Au-delà du toucher et en rejoignant alors la perspective portée par Ingold, et, plus largement, certaines approches anthropologiques ou psychanalytiques [19], de tels gestes et les espaces dans lesquels ils sont accomplis – fonds d’archives, maisons d’écrivains, bibliothèques, lieux privés divers – font également appel à la vue, à l’odorat, ou à l’ouïe dans le cas de certains dispositifs. Cet aspect sensoriel a récemment fait l’objet d’études, notamment du point de vue de son histoire, dans un numéro d’Epistémocritique [20] dirigé par Erika Wicky, Aimée Boutin et Corinne Doria. Son versant haptique, qui demeure encore rarement envisagé, ouvre une série d’interrogations : comment la kinesthésie, ou « sensation motrice » [21], façonne-t-elle les manifestations des images, parfois en filigranes, dans la littérature ? Comment le sens, le signe et le toucher d’une image sont-ils évoqués, voire figurés dans les textes, notamment lorsqu’ils relèvent d’expériences-limites allant jusqu’à l’intolérable, comme c’est le cas chez Bataille étudié par Rodolphe Pérez dans sa contribution à ce dossier ? De quelles façons ces gestes, à l’instar de la collecte de cartes postales par Paul Eluard, du découpage d’images dans des magazines par le poète et plasticien belge Marcel Mariën – qu’aborde Marcela Scibiorska dans son article – ou encore du « glanage » [22] d’images numériques de Christine Jeanney, peuvent-ils se traduire dans la création et engendrer des modes de présence renouvelés du régime iconotextuel ? Comment tracer des parallèles entre l’expérienciation sensorielle des images et l’acte littéraire dans une perspective transversale de dépassement de la dualité du tactile et de l’optique, comme cela s’aménage notamment dans le singulier récit de Christophe Manon Extrêmes et Lumineux, où « l’œil dev[ien]t l’organe du toucher. Où voir, c’est toucher » [23] ?

Au-delà de leur incarnation physique au sein de récits, les images, qui se voient dotées de qualités haptiques particulières (sur lesquelles Roland Barthes ou Henri Maldiney s’étaient d’ailleurs plusieurs fois arrêtés en les appréhendant comme possibilités du regard dotées d'une capacité de toucher, comme une des deux structures « de l’avoir en vue » [24]), peuvent également nourrir l’agir littéraire sous des formes plus élusives, liées à leur efficacité symbolique. En effet, l’image, prise dans la tension entre matérialité et immatérialité, peut se faire, ainsi que le propose Jacques Morizot,

 

un objet quasi-physique d’exploration et un opérateur de visibilité, au sens où elle ne donne à voir qu’à travers sa propre opacité plastique ; elle n’est plus fenêtre ou miroir donnant accès à une vérité du réel, elle est elle-même une limite du réel qui joue sur la frontière entre ce qui le constitue et ce qui le défait [25].

 

Cela nous amène à interroger les façons dont la matrice visuelle peut se transposer dans l’espace littéraire – qui la reconfigure à son tour – à la manière de ce qui se joue dans Les Corps conducteurs (1971) de Claude Simon où, d’après Jean H. Duffy, « la peinture de Dubuffet s’inscrit (...) dans un réseau de motifs visuels et linguistiques se rapportant (...) à la gestuelle de l’écriture et de la peinture » [26], mais aussi dans l’œuvre de Yannick Haenel, évoquée par Matteo Martelli, ou, et pour faire référence à un autre exemple contemporain, dans le premier roman de Théo Casciani, Rétine, paru en 2019 chez P.O.L, dont les noms des quatre parties composant le texte (« Exposition », « Images », « Regards », « Optogramme ») renvoient explicitement à un univers visuel. Dans cet ordre d’idées, l’absence de l’image dans une œuvre où elle serait attendue peut donner lieu à des diffractions du texte. Livio Belloï et Michel Delville se penchent en ce sens sur TNT en Amérique, ouvrage du plasticien Jochen Gerner qui se réapproprie le célèbre Tintin en Amérique d’Hergé en y effaçant toute trace d’images pour ne laisser que des fragments de textes, qui obéissent alors à de nouvelles lois poétiques.

 

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[14] Voir T. Ingold, Faire, Bellevaux, Dehors Editions, 2017.
[15] Voir A.-C. Guilbard, « Le regardeur et la matérialité des photographies : une posture engagée devant des images », Image&Narrative n° 22, vol. 1, 2021 (en ligne).
[16] B. Vouilloux, « Texte et image ou verbal et visuel ? », Texte/Image : nouveaux problèmes, sous la direction de L. Louvel et H. Scepi, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2005.
[17] S. Monjour, Mythologies postphotographiques, l’invention littéraire de l’image numérique, ch. 14 : « L’Esthétique du pixel », Presses universitaires de Montréal (en ligne. Consulté le 2 mai 2023).
[18] Consulter à ce sujet le dossier « Textures : l’objet livre du papier au numérique », coordonné par A. Chassagnol et G. Le Cor pour la revue Sens public en 2021 (en ligne. Consulté le 2 mai 2023).
[19] Voir Corps, image et contact, sous la direction de J. Clerget, Toulouse, Erès, 2014.
[20] Voir « Quelles sources pour l’histoire des sens? », Epistémocritique, n° 19, 2021.
[21] G. Bolens, Le Style des gestes: corporéité et kinésie dans le récit littéraire, Lausanne, BHMS, 2008.
[22] Voir A. Reverseau, « Glanage d’images et poétique numérique : Christine Jeanney, rencontres et sérendipité », Nouveaux Cahiers de marge, n°2 - INPUT PICTURA POESIS, sous la direction de G. Bonnet et J. Thélot, 2020.
[23] En ligne (Consulté le 2 mai 2023). On peut notamment y lire le passage suivant (aux pages 100-101 [Verdier, 2015]) : « […] pas /sant des heures à rêver, à méditer sur telle ou telle photo, les considérant minutieusement, (...) [les] scrutant (...) avec une application et une persévérance obstinée, opiniâtre, têtue (...), tentant désespérément de pénétrer aussi bien dans la profondeur du papier que dans l’intimité des êtres, (...) de (...) creuser en deçà de la surface des apparences pour ressentir de nouveau les vibrations de l’air qu’ils ont respiré, la qualité de l’atmosphère dans laquelle ils ont évolué, la teinte et la tonalité particulières de leur environnement visuel et sonore, (...) allant jusqu’à espérer les toucher, les caresser, entrer en contact physique avec eux, (...) dans le but insensé d’effacer l’épaisseur insondable d’oubli accumulée depuis des lustres […] ».
[24] Voir H. Maldiney, Regard Parole Espace, Paris, Editions du Cerf, 1973, p. 194.
[25] J. Morizot, Interfaces : texte et image. Pour prendre du recul vis-à-vis de la sémiotique, Rennes, Presses universitaires de Rennes, « Æsthetica », 2004, p. 93.
[26] J. H. Duffy, « Corporéité, métaphore et image dans Orion aveugle et Les Corps conducteurs de Claude Simon », Cahiers Claude Simon n° 9, 2014 (en ligne. Consulté le 2 mai 2023).