Sophie Calle, La Filature  : Perspectives
de récit et narrateurs (non) crédibles

- Aura Ulmeanu
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Fig. 1. Sophie Calle, La Filature (détail)


Fig. 2. Sophie Calle, La Filature (détail)

Le regard objectif du détective

       Dans le but de produire des « preuves photographiques » d’elle-même, Calle compte sur l’œil objectif du détective qui la suit dans les rues de Paris et la photographie dans plusieurs endroits, la surprenant au cours de différentes actions : marchant, parlant à un passant, traversant la rue, feuilletant un livre sur un banc ou regardant des peintures dans un musée. Dans les photos, Calle n’est pas facilement reconnaissable parce qu’elle est souvent au milieu d’une foule ou vue de loin (fig. 1).
       À cette documentation en noir et blanc des mouvements de Calle, le détective ajoute une description écrite du programme de cette journée dans un style sec, impersonnel et très factuel. Visuellement, son rapport est présenté sous la forme adéquate d’un script tapé à la machine. Écrit au présent de l’indicatif, ce qui accentue le dynamisme de l’action décrite, il énumère chaque minute et heure du jour du « sujet » suivi [11], livrant ainsi des informations détaillées sur les endroits visités, les personnes rencontrées et l’action :

       À 10 h 23, la surveillée achète des jonquilles chez le fleuriste situé à l’angle des rues Froidevaux et Gassendi puis entre dans le cimetière de Montparnasse par le n° 5 de la rue Émile-Richard. Elle dépose les fleurs sur une tombe puis ressort du cimetière côté rue Edgar-Quinet [12].
       À 14 h 15, la surveillée entre au musée du Louvre et se dirige dans la salle des États et s’arrête devant le tableau du Titien L’Homme au gant. Elle prend des notes ainsi qu’une photo. Elle reste environ une demi-heure devant le tableau [13].

       L’objectivité apparente de ce rapport, suggérée par sa présentation très officielle, doit pourtant être remise en cause quand le spectateur découvre, dans la série semble-t-il linéaire et thématique, une photographie qui contredit à la fois les autres images et le rapport écrit. Cette photo montre « le sujet » Calle habillé autrement que dans la description du détective : « Elle est vêtue d’un imperméable gris, d’un pantalon gris et porte des chaussures noires ainsi que des bas de même couleur. En bandoulière un sac de couleur jaune [14] » (fig. 2). Ce détail étrange rend le spectateur dubitatif. Il se demande pourquoi cette photo a été mélangée à la série, combien sont « objectives » les informations du détective et jusqu’à quel point nous pouvons y croire, puisque les moindres détails ne collent pas.

Le « sujet » Calle : surveillé ou surveillant ?

       Une autre version de la filature, donnée par le « sujet » suivi lui-même, est mise en parallèle avec le rapport du détective. Dès le début, Sophie Calle clarifie sa position dans l’acte de surveillance : « Un homme m’attend dans la rue. Il est détective privé. Il est payé pour me suivre. Je l’ai fait payer pour qu’il me suive et il l’ignore [15] ». De fait, elle déclare détenir les pleins pouvoirs dans l’action, c’est-à-dire le vrai contrôle de la filature en suivant le détective tout autant qu’il la suit : « Comme je lève les yeux, j’aperçois à travers les vitres, assis sur un banc du square d’en face, le jeune homme entrevu carrefour de l’Odéon [16] ».
       Calle se présente ainsi comme accomplissant ses activités en parfaite conscience de son rôle de manipulatrice, ce qui lui donne la possibilité, par exemple, de décider quel aspect de sa vie quotidienne elle veut révéler ou non au détective. Les actes qu’elle choisit d’accomplir résulte donc de sa fantaisie personnelle et portent des sens particuliers que le détective, de sa position « extérieure », ne peut pas comprendre. Ainsi le contact de Calle avec son surveillant reste imaginaire et partial [17].
       De cette manière, elle tient toujours compte du détective à chaque fois qu’elle prend une nouvelle décision ou qu’elle fait un geste, « en lui permettant » ainsi de « faire partie de son existence » ce jour-là, comme compagnon de route : « Je désire “lui” montrer les rues, les lieux que j’aime » [18] ; « [...] j’appelle Bernard F. que j’aimerais tant “lui” montrer [19] ». En chemin, elle lui raconte de petites histoires à propos des places qu’elle visite ou des personnes qu’elle rencontre, ce qui est l’occasion de révéler des choses intimes et privées : par exemple, ses promenades régulières dans le cimetière de Montparnasse étant enfant ou le souvenir de son premier baiser dans le Jardin du Luxembourg :

       Je veux qu’il traverse avec moi le Luxembourg où j’ai joué toute mon enfance et échangé mon premier baiser avec un élève du lycée Lavoisier en 1968 [20].

       Calle va si loin dans son désir de laisser au détective la possibilité de découvrir sa vie privée, qu’elle cite même des lettres intimes de sa famille :

       Quand j’avais neuf ans, je croyais que Bernard F. était mon père. En fouillant dans le courrier de ma mère, j’avais trouvé puis volé une lettre de sa main qui commençait ainsi : « Mon chéri, j’espère que tu songes sérieusement à mettre notre Sophie en pension. » [21].

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[11] S. Calle, op. cit., pp. 106 et s.
[12] Ibid., p. 106.
[13] Ibid., p. 108.
[14] Ibid., p. 106 (nous soulignons). La photo montre Calle portant une veste courte à la place de l’imperméable gris.
[15] Ibid., p. 104.
[16] Ibid., p. 105.
[17] C’était aussi le cas dans vénitienne, avec la différence que Calle y jouait le rôle du surveillant et non celui de la surveillée.
[18] Ibid., p. 104.
[19] Ibid.
[20] Ibid.
[21] Ibid.